Quand les guitares sèches
 démangeaient les Romands…

Musique
Dans son ouvrage Mémoires Folk, Jean-Philippe Pahud retrace l’histoire de ce genre musical sous nos latitudes. Rencontre avec un authentique «folkeux», dont le banjo et la mandoline rythment la vie depuis l’adolescence.

| Rémy Brousoz |

Chemise à carreaux, foulard noir, barbe blanche d’Oncle Sam… Jean-Philippe Pahud passerait inaperçu dans une prairie du Tennessee. Mais les bottes de celui qu’on surnomme «Bill» sont bien rivées ici. Tout comme son accent. «J’en ai encore une épéclée au chalet!», nous répond-il en bon Vaudois quand on le complimente sur sa collection de guitares accrochées au mur.
Aujourd’hui établi à Torgon, le Veveysan a passé une bonne partie de sa vie aux manches de ses six-cordes. Mais depuis 2018, c’est surtout son clavier d’ordinateur qui a mobilisé ses doigts. Passionné de musique traditionnelle américaine, le sexagénaire publie Mémoires Folk: Les années folk en Suisse romande, une bible de 400 pages qui paraîtra ce vendredi aux éditions Slatkine.
Richement illustré et doté de QR codes renvoyant à des morceaux en ligne, l’ouvrage met en lumière le développement dans notre coin de pays de ce genre arrivé au milieu des années 60. Pour faire vivre cette histoire restée plutôt confidentielle, Jean-Philippe Pahud a recueilli de nombreux témoignages de pionniers helvétiques, organisateurs de concerts ou amateurs éclairés.

Flop au Victoria Hall

Une époque que cet enseignant professionnel aujourd’hui retraité a vécue aux premières loges. En 1965, alors qu’il a 11 ans, Hugues Aufray s’empare de Bob Dylan, adaptant ses chansons en français. «On les entendait à la radio. Certaines sont devenues des classiques de feux de camps». Il n’en fallait pas moins pour faire naître la flamme dans les oreilles du jeune scout amateur de guitare.
Mais la Suisse n’est pas encore acclimatée à ces airs d’Outre-Atlantique. L’année suivante, une tournée d’artistes américains s’arrête pour deux dates en Suisse, dont l’une au Victoria Hall de Genève. La célèbre salle restera vide aux trois quarts. «C’était encore trop tôt pour les gens d’ici», sourit le Chablaisien d’adoption.
Il faudra attendre 1968 et la sortie du film Bonnie and Clyde pour que le bluegrass, ce genre issu de la country traditionnelle, prenne véritablement son envol. «Cette bande-son a véritablement servi de catalyseur, avec ce morceau écrit par Earl Scruggs, affirme Jean-Philippe Pahud. Jamais on n’avait entendu jouer du banjo comme ça auparavant.»
Les premiers «folk clubs» voient le jour deux ans plus tard. Né à Lausanne, le phénomène essaimera un peu partout. Dont à Nyon, qui aura son «Folk-Club de l’Escalier», toute première ébauche du Paléo Festival.

Jusqu’au bout des cheveux

C’est au milieu de cette effervescence que l’adolescent et ses amis se mettent à la mandoline et au banjo. «À l’époque, il n’y avait évidemment pas Internet. L’apprentissage de ces instruments prenait du temps. On piquait des trucs à des musiciens plus expérimentés et on écoutait des disques à 16 tours», se souvient le co-fondateur des «Old Grumblers», son premier groupe.
Chez ces jeunes «folkeux», le son des plaines américaines s’accompagne d’un code vestimentaire qui fleure encore bon l’ambiance de Woodstock. «On s’habillait dans les magasins de déstockage de l’armée américaine.» Et pour parfaire son style, le Veveysan arbore une longue chevelure frisée. «Au grand dam de ma mère, qui était coiffeuse!».
En grossissant, la vague folk se diversifie. Deux clans se distinguent alors: les partisans de la guitare électrique et ceux qui lui préfèrent encore sa version acoustique. Jean-Philippe Pahud appartient au second. En bon puristes, lui et ses compagnons n’ont aucune pitié pour ceux qui osent dégainer une Stratocaster sur scène. «Au festival d’Epalinges en 1974, un groupe anglais “électrifié” jouait après nous. Dès les premières notes, la salle s’est littéralement vidée. Les musiciens ont dû sortir pour jouer “à sec” sur la scène extérieure!».

Merci George Clooney

Le début des années 80 marquera le déclin de la musique folk en Suisse. Mandolines et banjos perdent leur souffle face à l’arrivée du disco à paillettes et des boîtes à rythmes. Loin d’être mort, le genre se relèvera au début des années 2000, grâce une nouvelle fois au cinéma. «La sortie du film O’Brother des frères Cohen l’a véritablement ressuscité en le popularisant auprès des jeunes générations», souligne Jean-Philippe Pahud.
Avec plus de barbe que George Clooney, mais non moins de talent, Jean-Philippe «Bill» Pahud contribue lui aussi à maintenir le genre en bonne forme avec ses deux groupes, dont l’un se produira le 21 mai prochain à 17h au Temple de La Tour-de-Peilz accompagné d’une bonne dizaine d’amis musiciens. Pas sûr que les line-dancers auront toute latitude pour exercer leur art entre les travées. Mais une place de choix sera réservée pour une pile d’exemplaires du livre Mémoires Folk.

«Mémoires Folk»

sort ce vendredi 13 mai aux éditions Slatkine (40.- CHF).

Légende

Jean-Philippe Pahud, alias «Bill», a vécu l’âge d’or de ce genre musical en Suisse romande. Sa passion reste, comme sa guitare, chevillée au corps. | S. Brasey