
Etudiante à l’Université de Lausanne, Thaïs Zanghi vient de consacrer son mémoire de maîtrise universitaire ès lettres en histoire de l’art et anglais à un Veveysan au parcours hors du commun: François Aimé Louis Dumoulin. La jeune Lausannoise a exhumé la vie passionnante et l’œuvre foisonnante d’un homme finalement peu connu, même si Vevey en son Musée historique (MhV) lui rend un hommage permanent (lire encadré).
«On a rapidement collectionné des créations de Dumoulin. Notamment d’abord par des appels au public, via des prêts, puis par des dons et des achats. La famille y a aussi contribué», explique Fanny Abbott, directrice du MhV. Dans l’illustre bâtiment qui l’abrite, ce ne sont pas moins de deux salles qui sont consacrées au peintre aventurier. Huiles et aquarelles aux murs, gravures, dessins et œuvres écrites dans des vitrines, les habillent. Le corpus compte une centaine de pièces.
Il met les voiles en 1772
François Aimé Louis Dumoulin nait le 10 août 1753 à Vevey dans le quartier du Bourg-aux-Favres, aujourd’hui rue de Lausanne. Son père est le recteur de l’hôpital. «On sait qu’il apprend le dessin technique. Pour ce qui sera plus tard du domaine artistique, il est complétement autodidacte», souligne Fanny Abbott.
On le destine au commerce, il fait un apprentissage en ce sens. Se sent-il à l’étroit sur la Riviera? Toujours est-il qu’il décide de partir pour l’Angleterre dans l’espoir d’y faire carrière dans le business. Il n’a que 19 ans et nous ne sommes qu’en 1772. Ce qui est remarquable et en fait donc l’un des premiers pionniers de la région à s’exiler. Bien avant les Vaudois qui feront naître des vignes à Vevay aux États-Unis ou dans la colonie de Chabag, près d’Odessa (aujourd’hui en Ukraine).
Le brouillard londonien est-il le détonateur, toujours est-il que Dumoulin lève l’ancre un an après être arrivé. Il traverse l’océan pour amarrer à la Grenade. Ce n’est pas anodin, car la petite île des Antilles est le lieu où se déroulent les aventures de l’idole de son enfance: Robinson Crusoé. Le Veveysan exilé va faire des affaires commerciales durant une décennie, mais surtout développer sa passion pour le dessin. Il croque l’océan, les bateaux, les affrontements maritimes, dépeint la population et ses coutumes.
En 1778, il est un témoin direct et précieux de la guerre d’Indépendance des États-Unis d’Amérique qui touche les Antilles – soit deux ans après la déclaration d’indépendance des 13 colonies américaines à Philadelphie, il y a exactement 250 ans! Enrôlé d’office dans l’armée anglaise, Dumoulin dessine les batailles entre les Anglais et les Français sur terre et surtout sur mer.
En 1783, l’aventurier décide de rejoindre ses pénates natals emportant ses croquis et cahiers d’études. Il va alors réaliser ses grandes peintures. «Il vit de la vente de ses œuvres et de leçons privées de dessin. Il n’obtiendra jamais le poste de maître de dessin au collège qu’il convoite», poursuit la directrice du MhV.
Dumoulin et Napoléon
Dumoulin expose deux batailles navales au Salon de peinture parisien de 1796. Dans la capitale, il suit aussi les cours de l’Académie. Dans des écrits, il exprime son admiration pour Napoléon Bonaparte… qu’il retrouvera un peu plus tard. En 1800, le Corse inspecte ses troupes sur la Grande Place de Vevey. On sait que le futur empereur y a servi du vin à ses fidèles grognards. Dumoulin réalise dessins et gravures représentant le passage de l’armée en route pour l’Italie, notamment sur le parvis de l’église Saint-Martin.
Dix ans plus tard, Dumoulin publie sa Collection de 150 gravures des voyages et aventures de Robinson Crusoé. «C’est aujourd’hui considéré comme une œuvre pionnière dans l’histoire de la bande dessinée», souligne Fanny Abbott. Le 16 février 1834, il meurt à Vevey.
S’il n’est pas l’un des grands peintres suisses des 18e et 19e siècles, Dumoulin connaît une notoriété certaine. L’écrivain français Paul Morand, exilé à Vevey, lui a consacré un livre: «Monsieur Dumoulin à l’isle de la Grenade». Actuellement, la direction du MhV prête deux grands tableaux de Dumoulin. Un se trouve dans un musée d’Anvers, l’autre au Château de Prangins. Enfin, le tout récent mémoire de Thaïs Zanghi met

Pour son mémoire – note maximale de 6 obtenue – Thaïs Zanghi a sondé profondément la vie et le corpus de l’aventurier Dumoulin. Il en ressort principalement que «la notion de voyage est centrale dans l’œuvre de l’artiste veveysan, dit l’étudiante lausannoise de 23 ans. Sa vie, marquée par ses péripéties allant de Vevey à Londres, à la Grenade aux Caraïbes, et à Paris, ne survit aujourd’hui qu’à travers les traces matérielles qu’il a laissées derrière lui». Outre l’héritage pictural, Dumoulin a pondu une poignée de textes. Conservés aussi au MhV, «ils offrent une riche ouverture sur la compréhension de ses œuvres visuelles. Ils représentent le voyage tantôt comme une aventure, tantôt comme une solution technique à un manque d’institutions et de soutien gouvernemental dans le Pays de Vaud en son temps», révèle Thaïs. «Mon travail de mémoire examine, dans un premier chapitre, le tissu de l’imagination de Dumoulin, puis sa représentation de la Suisse comme un espace idyllique, faisant écho à l’état initial de paix décrit par Daniel Defoe dans son «Robinson Crusoé», et aux conceptions de la nature et de la simplicité chez Rousseau», poursuit l’étudiante. Le texte décrypte ensuite tempêtes et combats maritimes, «où le voyage devient expérience du sublime, avant de se concentrer plus précisément sur la Grenade et les représentations européennes des Caraïbes, portant des traces marquées par des rapports de pouvoir, d’exotisme et de colonialisme». Joignant l’étude au geste, Thaïs s’est rendue à la Grenade 12 jours durant. Curieuse, elle voulait voir les arrière-fonds représentés dans les tableaux de son sujet. «L’enjeu principal a été de montrer que, chez Dumoulin, le regard porté sur l’autre révèle toujours quelque chose du soi. La Suisse et les Caraïbes, le familier et l’étranger, la nature et la civilisation ne sont pas des catégories isolées, mais des concepts reposant sur des réservoirs d’imagination partagée. Finalement, son œuvre invite le spectateur à entreprendre son propre voyage.» Et si vous voulez en savoir plus sur Dumoulin: Thaïs Zanghi sera employée durant quatre mois par le MhV… avant de poursuivre son parcours académique.
Pour son mémoire consacré à François Aimé Louis Dumoulin, Thaïs Zanghi a obtenu la note maximale.| LDD
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