Chaque automne, ils reviennent des quatre coins de l’Europe

Cette année, Piotr Przybylski a emmené sept de ses connaissances depuis la Pologne pour vendanger les vignes de la Cave des Afforêts. Lui-même en est à son 18e automne à Aigle. | K. Di Matteo

Tradition
Par nécessité économique, plaisir ou amitié, en tant que saisonniers ou sur leurs vacances, seuls ou en famille, ils rempilent depuis des lustres. Quatre exemples venus de France, du Portugal, d’Angleterre et de Pologne.

Au sortir du bus, Sophie Chazal a les traits tirés, on le serait à moins après une dizaine d’heures à tailler des grappes. «Porter les caisses, par contre, je ne pourrais plus», admet cette plasticienne française de 58 ans, résidant à Nancy. 

Elle ne s’arrête pas moins avec un sourire pour témoigner de sa fidélité à la Cave Emery, avec 18 vendanges au compteur. Aigle est en effet gravé dans le marbre de son planning automnal, dans la foulée des récoltes auxquelles elle contribue en France, deux quand elle peut, une cette année, dans le Toulois.

«Je reviens à Aigle parce qu’on est super bien accueillis, pour la relation avec la famille Emery aussi, explique-t-elle. J’aime bosser dehors et les relations humaines. Dans les vignes, on rencontre tous types de personnes: des retraités, des gens qui passent des vacances, des saisonniers… Pour ma part, je suis entre deux, avec des activités à moi pour une moitié de l’année, et de saisonnière pour la deuxième.» À côté de son travail d’artiste, la Lorraine explique gérer «un énorme potager, ce qui m’empêche d’ailleurs de venir à Aigle au printemps pour l’effeuillage».

À ses côtés, son amie Pascale, 62 ans, de l’Hérault, est la doyenne des vendangeurs du jour. Les deux femmes se sont rencontrées dans les vignes de Champagne où Pascale travaillait il y a quelques jours encore, avant de retrouver sa compagne de sécateur pour le cinquième automne consécutif chez les Emery. «Il y a un aspect économique, évidemment, mais je reviens aussi parce que c’est très joli, qu’on passe de bons moments avec toute la famille, qui s’emploie par ailleurs à conserver un côté festif. Et puis des gens s’arrêtent, il y a une vie de quartier, des traditions qui se perdent de plus en plus.»

«Les vendangeurs, c’est un peuple à part, lance affectueusement leur patron, Alain Emery. Certains prennent sur leurs vacances, d’autres sont davantage nomades, d’autres encore ont un mode de vie plus alternatif, parfois un quotidien incertain… Ce qui est certain, par contre, c’est qu’ils font un job dur pour lequel ils méritent le respect.»

Avec ses fils

Alexandre Cardoso Tavares entre pour sa part dans la catégorie des «nomades». Où ira-t-il travailler à partir d’octobre? Le Portugais de 51 ans ne saurait le dire encore. Seule certitude, au terme de ses vendanges à Villeneuve et aux Évouettes pour le compte de la Cave des Rois, il rentrera quelque temps chez lui, dans la région de Porto. 

Voilà cinq ans qu’il a fait son arrivée dans le Chablais, seul. Cette année, ils étaient cinq dans l’habitacle de sa voiture, dont son épouse et ses fils Cristiano et Kevin, 30 et 23 ans. «Au Portugal, il y a du travail, mais ça paie moins qu’ailleurs, explique Alexandre, essentiellement en portugais, lui qui a déjà fait un séjour au printemps pour l’effeuillage. Je ne suis dans mon pays que 3-4 mois par année, sinon je travaille ici ou là.» Légumes, abricots, pommes, raisins, etc.: les champs qui requièrent ses bras ou ceux de ses fils ne manquent pas en France, Allemagne, Autriche ou ailleurs. Du reste, ses deux fistons connaissent déjà leur carnet de route à venir. 

En tendant l’oreille, on n’entend guère d’autre idiome que le lusitanien dans les lignes de vigne. Alexandre y a en effet retrouvé nombre de ses concitoyens, sans parler de José, le chef d’équipe et employé fixe de la cave depuis trois décennies. «On est tous les ans la même équipe et c’est bon pour le travail, qui est dur, mais moins quand on peut compter sur des collègues soudés. C’est moins de stress, plus motivant.» 

40 ans de fidélité

À Yvorne, le vigneron Philippe Gex n’a pas oublié son coup de fil de saison à James Marlor. L’Anglais de 59 ans vient tous les ans, sur ses vacances, pour travailler au domaine de la Pierre Latine, et ce depuis qu’il a 18 ans! «Sauf l’année de mon tour du monde, la fois où je me suis cassé la jambe la veille de ma venue et durant la période Covid, précise-t-il. Pour être franc, j’ai hésité à venir cette année, à cause du travail. Mais quand Philippe (Gex) a appelé, je me suis dit: <Oh pis m…!, je ferai des visioconférences au besoin>», lance ce chef de projet d’une entreprise de démolition de bâtiments.

Les raisons de sa fidélité à Yvorne? Un accueil des plus chaleureux, la convivialité des soirées et l’amour du travail de la vigne, au grand air. «Un verre à l’apéro, c’est déjà sympa, mais quand tu connais tout le travail qu’il faut pour y arriver, tu apprécies encore mieux ce que tu bois.»

Au début de l’histoire, c’est pour meubler les automnes creux de son mandat de prof de ski à Morgins qu’il avait franchi le Rhône. «Durant sept ans, j’ai fait les vendanges à Yvorne, après quoi je suis reparti faire ma vie en Angleterre. Mais j’ai continué à venir chaque année. Par contre, fini pour moi de porter le raisin avec mon problème de genou! Je gère le transport des équipes et je file un coup de main à la cave en cas de besoin.»

«Les bonnes ondes»

Piotr Przybylski a fait ses premières vendanges pour la Cave des Afforêts à Aigle en 2006, soit trois ans après son épouse Kinga, dont la grand-maman et les parents ont amorcé le mouvement en 1990! Une histoire de famille, en somme. Quatre personnes au minimum partent chaque année de la région de Łódź. Cette fois, ils étaient même huit à parcourir les 1’400 km jusqu’à Aigle à bord de deux voitures. 

«J’ai manqué deux vendanges, mais depuis 2010, je viens tous les ans avec ma femme, des gens de ma famille ou des amis, explique, en anglais, cet employé de bureau qui a posé deux semaines de vacances pour être du voyage. «Il y a une motivation économique, bien sûr, mais aussi les montagnes, une belle amitié avec la famille Favre et de bonnes ondes. Nous en profitons aussi pour faire un peu de villégiature.»

Après 18 vendanges à Aigle, Piotr n’entend pas s’arrêter de sitôt. Et de conclure avec une pensée pour ses enfants Zofia et Jacob, 15 et 13 ans: «Qui sait, je finirai peut-être par venir avec la quatrième génération!»

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