
La directrice du Théâtre Le Reflet, Brigitte Romanens-Deville, annonce quitter son poste en juillet 2027 pour pouvoir se lancer dans de nouveaux défis. | C. Michel
C’est autour d’un café, au sein du foyer du théâtre, que Brigitte Romanens-Deville prend le temps de faire le point sur ses près de 15 années passées à la tête de l’un des plus grands théâtres d’accueil de l’arc lémanique. Un agenda au millimètre près pour celle qui doit encore faire ses bagages pour Paris, à l’occasion du réseau Groupe des 20 Théâtres en Île-de-France. Un rendez-vous «immanquable» pour cette représentante de la Fédération romande des arts de la scène (FRAS).
À 62 ans, elle s’apprête à quitter une scène qu’elle a accompagnée et transformée, ayant notamment permis de «diversifier les publics» de cette salle de plus de 700 places, avec une programmation dévolue en majorité au théâtre de texte, tout en faisant la part belle aux différents arts de la scène, du cirque à la danse, en passant par l’humour. Puisqu’il est compliqué de résumer une carrière et un amour des arts scéniques en quelques mots, le portrait de cette femme de théâtre se révèle par la mise en lumière de différentes facettes.
Ses figures inspirantes
Ayant suivi ce printemps «Les Verbes de l’Écriture», une performance du comédien et dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad à la Comédie de Genève, le parcours «remarquable» et la façon dont son vécu nourrit les pièces ont marqué la directrice du théâtre veveysan. «Cette émancipation par la culture est éblouissante.» Ou encore de noter la résistance et la confiance humaniste du metteur en scène portugais dans les créations de Tiago Rodrigues.
En termes de palette d’interprétation et de travail corporel, Brigitte Romanens-Deville nous confie son admiration pour l’actrice française Juliette Binoche, qui dégage «une simplicité extraordinaire, malgré un talent immense».
Et d’insister sur la carrière exceptionnelle de la comédienne et chansigneuse française Emmanuelle Laborit, qui sera justement présente avec un spectacle cette saison (ndlr: avec le concert chansigné «Je(s)», le 29 janvier). Née sourde, l’actrice reçoit un Molière de la révélation théâtrale en 1993 pour son rôle dans «Les Enfants du silence». «Elle m’inspire, car ma mission principale, c’est justement de faire découvrir les arts de la scène au plus grand nombre.»
Démocratiser la scène
C’est à L’Échandole, à Yverdon-les-Bains, que Brigitte Romanens-Deville s’est sentie au service d’un public et d’artistes, avec un lieu pour réunir et permettre des rencontres entre plusieurs mondes. Ce rôle de médiatrice, elle a tenu à le maintenir une fois arrivée sur la Riviera vaudoise, en métissant sa programmation entre «des artistes de grande notoriété et des compagnies régionales».
Ayant tenu à respecter la tradition de cette salle historique, elle maintient les grandes productions parisiennes, tout en conviant des créations de troupes helvétiques. «Il faut bien que les compagnies commencent quelque part, et je suis aussi au service des talents de la région. Ce panachage permet de faire rayonner le théâtre extra-muros tout en soutenant la création locale.» Un choix qui fait mouche, puisque le théâtre observe depuis une quinzaine d’années un renouvellement et un brassage de différents publics.
Une mixité également encouragée par une baisse des prix des billets, un «chantier important» auquel elle s’est attelée en développant des partenariats avec des acteurs privés. Son objectif? Rendre le théâtre accessible au plus grand nombre. Un engagement qui paie, puisque les abonnés de longue date côtoient un nombre grandissant de jeunes spectateurs. «À l’époque, le Théâtre de Vevey avait l’image d’un théâtre réservé à une élite, retrace Brigitte Romanens-Deville. L’accès à ce théâtre s’est aujourd’hui démocratisé.»
Le théâtre, cette fulgurance
Son premier souvenir des planches? «L’École des femmes», dans le cadre d’une représentation scolaire. À 13 ans, Brigitte Romanens-Deville découvre cette pièce de Molière au Théâtre des Célestins à Lyon, sa ville natale, avec sa classe et son professeur un peu «vieux jeu». Elle se souvient s’être dit: «Un jour, je serai comédienne!» Sous ses yeux, une vie prend forme sur scène. Cette fascination ne l’a plus jamais quittée, malgré la désapprobation de son maître, qui a découragé les jeunes écolières de rejoindre cette profession, sous peine de devoir se dénuder devant le public.
«Il ne devait pas aimer la scène contemporaine», s’en amuse-t-elle aujourd’hui. Pour autant, Brigitte Romanens-Deville n’en démord pas et passe sa vie au Théâtre National Populaire ou aux Ateliers. Parallèlement à ses études à la fac, ses sorties théâtrales «élargissent son horizon» et elle se forme à l’art dramatique. Un rêve encore inatteignable.
La jeunesse en point d’orgue
En jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, la directrice du Reflet n’aurait jamais imaginé un tel parcours professionnel, d’assistante sociale à directrice d’une institution théâtrale. Une aventure qu’elle doit à sa capacité à saisir des opportunités inattendues, qui font «le sel» de son existence.
Et de se réjouir de terminer son engagement à Vevey avec un «magnifique» point d’orgue: la création d’une salle dévolue au jeune public. Après une première visite des lieux en 2018, elle concrétise, grâce à une «équipe formidable», un fantasme cette année. Le 12 septembre dernier, Le Petit Reflet a ouvert ses portes, à quelques pas de son «grand frère». «C’est le rêve ultime de pouvoir créer un théâtre dans une carrière», ajoute-t-elle.
C’est donc avec un sentiment de devoir accompli que Brigitte Romanens-Deville s’apprête à vivre sa dernière saison au Reflet, avant de se lancer dans de nouvelles aventures. «J’ai besoin de défis pour avancer.» Qui sait, la prochaine fois que l’on croisera la comédienne, ce sera peut-être sur scène.
Brigitte Deville naît le 19 avril 1964 à Lyon. En 1987, elle arrive en Suisse grâce à une histoire d’amour et épouse Thierry Romanens en 1988. De leur union naîtront Léa (1990) et Marie (1992). Assistante sociale de formation, la comédienne prend la direction du Théâtre l’Échandole, à Yverdon-les-Bains en 2000. Elle quitte le Nord vaudois pour prendre, dès 2012, la place de Philippe de Bros sur la Riviera, au Théâtre de Vevey, qu’elle renomme Le Reflet en 2014. En 2020, Le Reflet teste un nouveau concept, intitulé Toï toï, qui propose aux enfants de 8 à 12 ans de découvrir un spectacle seul, sans leurs parents. Avec l’inauguration du Théâtre Le Petit Reflet le 12 septembre 2026, Brigitte Romanens-Deville concrétise un projet mûri de longue date.
"À l’époque, le Théâtre de Vevey avait l’image d’un théâtre réservé à une élite. L’accès à ce théâtre s’est aujourd’hui démocratisé” Brigitte Romanens-Deville
Directrice du Reflet
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