Aux Pléiades, les bûcherons récoltent le précieux « bois de lune »

Ces billons ont dû être abattus entre le 8 et le 13 octobre, durant une phase de lune descendante et décroissante. 

Blonay-Saint-Légier
Chaque année, le Service communal des forêts s’appuie sur le calendrier lunaire pour réaliser certaines coupes. Sous l’influence de l’astre, ce bois de construction possèderait des qualités très recherchées par certains artisans.

Des pluies diluviennes s’abattent sur les Pléiades. Mais pas de quoi décourager les forestiers-bûcherons de Blonay-Saint-Légier. En cette rinçante matinée d’octobre, l’équipe se démène au lieu-dit «Le Réservoir» pour abattre d’énormes épicéas et quelques sapins blancs, avant de les extraire de la pente vertigineuse. Nous sommes le 8 octobre: le temps est compté, la récolte du précieux «bois de lune» bat son plein. «Nous avons une fenêtre allant du 5 au 13 octobre pour couper 200 m³ de bois», indique Mehdi Genoud, chef du Service communal des forêts. Soit plus d’une cinquantaine d’arbres à abattre en six jours de travail.

La lune. Depuis cinq ans, le service tient compte des phases de l’astre pour effectuer certaines coupes. «Nous sommes en lune descendante et décroissante», précise Maxime Roth, garde-forestier du Groupement forestier de la Veveyse, dont fait partie la commune. Durant cette phase, l’eau serait moins présente dans le bois. «Conséquence: il travaillera moins durant le séchage.» 

Destiné aux charpentes et à la menuiserie, le matériau restera plus stable, les poutres et les planches seront moins enclines à se tordre. «On le constate d’ailleurs en le coupant, relève Mehdi Genoud. La sciure est sèche, on n’est pas recouverts de poix et le filtre à air de la tronçonneuse se bouche moins.»

Depuis la nuit des temps

Cette pratique – assez méconnue et un brin insolite – répond à la demande d’une poignée d’artisans du bois, lesquels accordent depuis quelques années une grande importance à ces cycles lunaires. «Même si cela reste une niche, il y a une tendance, constate Maxime Roth. Des gens recherchent une forme de retour à la nature. C’est un mode de faire qui plaît.» 

Si elles refont surface, ces coupes de bois «à la lune» sont pourtant issues de traditions ancestrales. «Trop contraignantes et gourmandes en temps, elles se sont perdues avec l’industrialisation, sans complètement disparaître, souligne le garde-forestier. Lors de ma formation, je me souviens qu’on devait amener chaque semaine des pièces d’arbre à l’École du Bois pour étudier ces aspects.» 

Et celui qui a fait son apprentissage au Pays-d’Enhaut de rappeler: «Les tavillonneurs en tiennent aussi compte.» Une sagesse ancienne notamment corroborée par les travaux du professeur suisse Ernst Zürcher, qui a mis en lumière les phénomènes de «marées internes» dans les troncs.

Jusqu’à 20% plus cher

Sur le marché de Suisse romande, ce bois particulier constitue un petit grain de sciure dans un océan boisé. «Chaque année, nous en vendons environ 600 m³ sur un total de 170’000 m³, soit à peine 0,35%», articule Grégoire Vuissoz, agent commercial au sein de La Forestière, société coopérative qui regroupe 397 propriétaires et exploitants forestiers. Son prix est sensiblement plus élevé que du bois normal. «Il peut être de 5 à 20% plus cher.»

Aux Pléiades, les 200 m³ qui viennent d’être abattus sur des parcelles communales représentent environ 5% du volume coupé chaque année par les bûcherons de Blonay-Saint-Légier. «Ce bois, c’est la crème de la crème», résume Maxime Roth. Ces longs billons seront ainsi mis en vente à des tarifs supérieurs. «Il y a un intérêt financier pour la Commune. En tant que propriétaire de forêts, c’est un moyen de maximiser les ventes de bois.» 

Merci l’almanach 

Parmi les assortiments de troncs disposés le long du chemin, une partie sera acheminée jusqu’à Im Fang, hameau fribourgeois situé entre Charmey et Jaun. C’est là que se trouve l’entreprise Chalet Schuwey. Le bois de lune? Laurent Schuwey en a fait son credo, au point de n’utiliser quasiment que de l’épicéa et du mélèze coupés au moment opportun. Et pour connaître les bonnes périodes, l’entrepreneur s’appuie sur le très réputé «Calendrier Lunaire» du Français Michel Gros. 

«Une scierie industrielle va vous rire au nez, mais moi, j’y crois. Ce n’est pas pour rien qu’à l’époque, tout le monde travaillait comme ça. Le fait qu’il comporte moins d’eau limite aussi les risques de moisissures ou d’attaques d’insectes, ajoute-t-il. Le bois que j’achète reste visible dans les maisons, c’est normal qu’il soit de bonne qualité.»   

Il pleut encore aux Pléiades. Les gouttes ont beau ruisseler sur les troncs empilés, nul ne s’en soucie, puisque la lune est passée par là. 

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