
Certaines boîtes à souvenirs vous explosent à la figure quand vous les ouvrez, celle de Philippe Dutoit en fait partie. Pas vraiment étonnant quand on affiche 60 ans de photo-journalisme au compteur. «Durant ma carrière, je pense que j’ai dû prendre entre 3 et 4 millions de photos», sourit le Blonaysan, tasse de café à la main en s’asseyant à la table de son salon.
Posé devant lui, un livre tout juste sorti de l’imprimerie. Avec près de 400 pages et 1’000 clichés, l’ouvrage intitulé Objectif News a beau être imposant, ce n’est qu’un résumé de sa vie passée à parcourir la Suisse et la planète, appareils en bandoulière. Une rétrospective où le noir et blanc côtoient la couleur. Où le quotidien, la beauté, le cocasse se mêlent au sensationnel, au dramatique et à l’horreur absolue. Bref, un concentré d’humanité sous toutes ses formes, immortalisée sur plus d’un demi-siècle.
«J’ai mis cinq ans à réaliser ce livre», explique Philippe Dutoit, une lueur d’accomplissement dans les yeux. Après avoir exhumé des milliers d’images de différentes archives, il lui a fallu faire le tri.
«À un moment donné, je n’en pouvais plus, je n’arrivais plus à choisir. J’ai pu compter sur l’aide de mon copain Jean-Guy Python.» Ce dernier, une autre grande figure du photo-journalisme romand, signe les légendes qui accompagnent les images.
Valise toujours prête au départ
Nous sommes en 1965 lorsque le jeune Philippe, sorti de l’apprentissage, décroche un travail à l’agence genevoise Interpresse, qui collabore avec de nombreux titres. À 18 ans, il se trouve plongé dans le tumulte de l’actualité, dans laquelle il balade son Rolleiflex 6X6. Ses premières armes sont faites dans la rubrique «chiens écrasés» et le sport. «Je me souviens qu’au début, je couvrais des matches de foot. Mais je n’arrivais jamais à photographier la balle! Je me disais qu’on n’allait pas me garder.»
Son travail passe à la couleur et sur papier glacé lorsqu’en 1971, il est embauché par L’Illustré. Il y œuvrera 13 ans avant de devenir indépendant. Le magazine romand est alors en plein âge d’or. «Ça marchait bien, il y avait des moyens. On gagnait parfois plus que les rédacteurs en chef!», s’amuse celui qui a d’ailleurs surnommé sa villa blonaysanne la «Maison Ringier».
«Mais on travaillait beaucoup. La valise était toujours ouverte dans le salon, prête au départ.» À tel point que les heures supplémentaires se comptaient en dizaines de jours. Une frénésie qui ne laissait aucune place à la vie familiale. «Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir pris le temps de faire des enfants», confie celui qui fêtera ses 80 ans l’an prochain.
Des dollars au bout de la kalachnikov
Entre reportages de sport, portraits de célébrités ou clichés du quotidien, Philippe Dutoit a aussi été le témoin du pire dont est capable le genre humain. Envoyé au Cambodge en 1974 pour le journal La Suisse, il assiste à l’offensive des Khmers rouges. Parmi les clichés qu’il réalise, celui, déchirant, d’une petite orpheline blessée. «J’étais prêt à l’adopter et à la ramener en Suisse. Mais deux jours après, elle est morte.» Silence ému de celui dont on perçoit une sensibilité à fleur de peau. «J’étais idéaliste, assez à gauche. Je pensais que les guerres s’arrêteraient un jour.»
À certains moments, ce baroudeur a aussi craint pour sa vie. C’est le cas en Somalie, en 1994, lors d’un reportage pour le CICR. «Dans le pick-up, on était escortés par quatre mecs armés de kalachnikovs, pétés dès le matin au khat (ndlr: arbuste aux propriétés psychotropes). On est allés sur un petit chemin, ils ont posé des billets d’un dollar sur leur canon et ont tiré en l’air pour qu’on leur donne de l’argent. J’ai bien cru que c’était fini.»
Un Johnny au fond du bac
Et puis il y a aussi les joyeux souvenirs. Les saisons entières de ski passées avec des vedettes du cirque blanc, comme Roland Collombin et Philippe Roux. Et les bringues d’anthologie qui vont avec. «Une nuit, un athlète m’a appelé pour me demander un service. Il voulait que j’aille cacher sa voiture accidentée sous une bâche. Il l’avait envoyée dans le décor en roulant trop vite.»
Également au registre des indécents moments nocturnes, on évoquera aussi cette nuit passée au Club 58 à Genève avec un certain Johnny Hallyday, noyé dans le chagrin et le whisky alors qu’il divorçait de Sylvie Vartan. «J’ai essayé de lui remonter le moral tant bien que mal.»
«On rit et on pleure ensemble»
S’il affirme avoir choisi «le plus beau métier du monde», Philippe Dutoit en regrette l’aspect parfois éphémère. «D’un certain côté, c’est très artificiel. On a un contact avec les gens durant quelques heures, voire quelques jours. On rit ensemble, on pleure ensemble et soudain tout s’arrête. C’est frustrant, je trouve.»
Frustrés, on l’est aussi, car il faudrait bien plus qu’une modeste page de journal pour restituer à sa juste valeur une heure passée avec l’ancien photo-reporter. Il faudrait carrément un livre.
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