
Les châtaignes sont de sortie malgré la sécheresse importante de cet été. Depuis le 30 septembre, les gourmands peuvent les récolter non loin de la Tour de Duin, avant de passer à la pesée. | B. Mermoud
Le feu crépite ce vendredi midi devant le grand tipi blanc de la châtaigneraie de la Tour de Duin, à Bex. Sur le coteau, les premiers visiteurs se sont déjà dispersés entre les arbres à la recherche des plus belles châtaignes. Le calme n’est troublé que par le bruit sec des bogues qui tombent au sol. Assis sur un banc, Pierre Cadosch, le maître des lieux, incise des châtaignes pour préparer une brisolée. «Les gens sont contents de trouver un endroit où ils peuvent ramasser les fruits sans risquer de se faire aboyer dessus par le propriétaire», glisse-t-il.
La vaste châtaigneraie s’étend sur le flanc de la colline de Chiètres. Pierre Cadosch désigne l’un des plus anciens arbres du domaine, juste en face du tipi. «Celui-ci a peut-être près de 300 ans.» Au sommet de la colline veille la Tour de Duin, qui donne son nom au domaine. Édifiée à la fin du XIIe siècle, elle appartient à la famille Cadosch depuis 1967 (voir édition 261, 8 juillet 2026).
Voilà 25 ans que Pierre Cadosch ouvre au public les sept hectares de la châtaigneraie du domaine. Cette année, la saison a débuté le 30 septembre et, malgré les fortes chaleurs de l’été, la récolte est finalement correcte. «J’avais encore des craintes il y a une semaine, pourtant ça va. Ce n’est pas une année excellente, mais elle n’est pas mauvaise non plus.» Selon lui, l’ancienneté des arbres n’y est peut-être pas pour rien. «Ils ont des racines très profondes qui leur permettent d’aller chercher l’eau loin dans le sol.»
Ici, chacun ramasse lui-même ses châtaignes, vendues cinq francs le kilo. «Je ne fais vraiment pas ça pour l’argent. C’est surtout pour me défrayer. Si on comptait toutes les heures, ça ne représenterait pas grand-chose.»
Des fidèles depuis 25 ans
Jusqu’en 2001, Pierre Cadosch faisait lui-même la récolte pour une coopérative. «C’était pénible au niveau du dos», se souvient-il. Aujourd’hui encore, il passe le mois de septembre à préparer la châtaigneraie, faucher les fougères et nettoyer le terrain. Des semaines de labeur, vite oubliées quand le portail s’ouvre: «J’aime beaucoup rencontrer les gens et voir qu’ils sont contents.» Aux nouveaux venus se mêlent les habitués, parfois fidèles depuis des décennies.
«On voit les générations passer», se réjouit notre hôte du jour. Il se souvient notamment d’une femme enceinte venue durant la première année d’ouverture. «Aujourd’hui, sa fille a 24 ans et vient toujours.» Le bouche-à-oreille a depuis largement dépassé les frontières du Chablais. «On a des gens de Fribourg, de Neuchâtel, de Genève, de Berne… et même de Fully!», sourit-il, un brin narquois.
Ce vendredi, l’intérêt dépasse même les frontières suisses. Un peu plus haut dans la forêt, une équipe de journalistes coréens filme les châtaigniers. Elle réalise un reportage sur les modes de vie suisses et consacre, ce jour-là, son sujet à… la brisolée!
Une version gourmande
«Pour nous, la Suisse, c’est exotique», explique Kanginsuk, journaliste coréen. Avec sa collègue, il sillonne l’Europe pour faire découvrir à leur public les traditions et les modes de vie du continent. «Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est la manière dont les plats suivent les saisons, pour comprendre le rapport des Suisses à leur alimentation.»
En Corée, précise-t-il, la Suisse évoque volontiers un mode de vie sain, fait d’alimentation naturelle et d’activités de plein air. En revanche, la châtaigne, elle, n’a rien d’exotique: le pays est même le sixième producteur mondial. «Chez nous, ça me fait surtout penser à la campagne et à mes grands-parents. Ils ont toujours des châtaignes qu’ils sortent d’on ne sait où», sourit Kanginsuk. Elles s’y consomment grillées, en en-cas ou en dessert. «Mais la manière dont vous les mangez ici, avec le lard, le fromage, le raisin… ça, pour nous, c’est vraiment dépaysant.»
Mais voilà déjà les premiers visiteurs qui redescendent de la pente, les sacs bien remplis. Suspendue à la branche d’un vieux châtaignier, la balance affiche 7,5 kilos. «Oh! Ce n’est pas que pour nous, on ramasse pour partager.»
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