Jean-Philippe Tschumi a dû abandonner à la Diagonale des Fous

Le Corbeyrian Jean-Philippe Tschumi (44 ans) a dû abandonner à 50 kilomètres de l’arrivée.  | DR

Ultra-trail
Déjà trois fois sur le podium ces dernières années de la classique de l’île de la Réunion, le Chablaisien a dû renoncer la semaine dernière aux deux tiers du parcours. Sur place, il raconte sa frustration.

Avec ses 180 kilomètres et ses plus de 10’000 mètres de dénivelé, la Diagonale des Fous, qui traverse toute l’île de la Réunion entre mer, jungle et montagnes, est considérée comme le plus mythique des ultra-trails. La semaine dernière, l’édition 2026, remportée par le Français Hugo Deck, a réuni quelque 3’000 concurrents. Parmi eux, le Corbeyrian Jean-Philippe Tschumi (44 ans), l’un des meilleurs spécialistes au monde, deux fois deuxième en 2022 et 2024 et troisième en 2023 de ce qui est sa course fétiche.

«Ce n’était pas mon jour»

Tout jeune papa de Cali, née le 28 septembre dernier, il avait le secret espoir de lui offrir son premier cadeau en s’adjugeant enfin ce Graal qu’il convoite depuis si longtemps. Malheureusement, la mort dans l’âme, à bout de forces, il a dû abandonner à 50 kilomètres de l’arrivée. 

Meurtri, Jean-Philippe Tschumi a hésité à nous raconter ce qui lui était arrivé avant d’accepter, les moments cruels faisant aussi partie de la vie d’un champion. «Je suis parti seul en tête, puis après avoir fait le plus dur, alors que j’étais bien placé en 3e position, je me suis soudainement senti complètement vidé en arrivant au cirque de Mafate. J’avais mal dans tout le corps», nous glisse-t-il avec courage le lendemain. 

Et d’ajouter avec ce mélange de lucidité et d’humour qui le caractérise. «J’ai l’habitude de sortir de ma zone de confort et là, croyez-moi, j’en suis vraiment sorti. J’aurais pu rallier l’arrivée en marchant dix heures, mais ce n’est pas dans mon tempérament. J’étais là pour la gagne, pas pour faire de la figuration. Ce n’était pas mon jour et ce n’est pas bien grave.»

Encore en pensée avec sa fille

La récente venue au monde de sa fille ne lui a pas permis de préparer la course comme d’habitude. «Normalement, j’arrive sur place 2-3 semaines à l’avance pour m’acclimater, ce qui n’a pas été possible cette fois. Avec ma femme, on avait convenu que si l’accouchement se passait bien, j’irais à la Réunion. C’était un pari et cela n’a pas marché.» Il s’en est presque voulu de l’avoir laissée si tôt. «Je suis parti si loin, alors que je la connaissais à peine. J’ai ressenti une sorte de mélancolie. Avec elle, je ne serai plus autant focus sur mes courses, je vais découvrir une nouvelle vie.» 

Le Chablaisien estime aussi avoir présumé de ses forces en s’alignant moins de deux mois plus tôt à l’UTMB, l’Ultra-trail du Mont-Blanc, qu’il a fini 10e et meilleur Suisse. «Six semaines n’ont pas suffi pour recharger mes batteries…»

Coqueluche du public
réunionnais

À la Diagonale des Fous, il n’a connu que des extrêmes, trois podiums et trois abandons. «En 2022, j’avais fini tout près du vainqueur. En 2021, lors de ma première, le parcours était tellement mal balisé qu’on s’était perdus dans la jungle avec d’autres concurrents.» En dix ans d’ultra-trail, il a décroché pas moins de 40 podiums en Suisse et à l’étranger. Mais la classique réunionnaise reste une course à part pour lui. «Par rapport par exemple à l’UTMB, il s’agit presque de deux sports différents. À l’UTMB le parcours est préparé, nettoyé, à la Diagonale, on marche dans l’eau par moments, le parcours, truffé de pierres, est cassant, hyper technique.» 

À force d’y être fidèle, Jean-Philippe Tschumi a été adopté par le public local. «J’ai une belle relation avec cette île. En dehors des passages en forêt, il y a du monde partout. Ça chante, ça danse, c’est très festif. Les gens me reconnaissent, c’est très sympa!» Après son abandon, les messages de soutien ont fleuri: «Bonne récup’, tu reviendras plus fort»; «Respect champion!»; «Une belle et sage décision».

Cap sur le Tor des Géants

Au fil des années, l’ultra-trail, au-delà de son aspect purement sportif, l’a changé. «Ce sport m’a appris plein de choses sur moi-même. Je suis devenu plus serein, plus en contrôle. J’ai appris à mieux gérer mon hygiène de vie, à rebondir après un échec.»

À son palmarès figurent notamment quatre succès au trail des Dents-du-Midi, tout près de chez lui, à Corbeyrier. «On vit dans un chalet que j’ai acheté en 2015 et que je continue à retaper. Il est situé au milieu de nulle part, tout ce qu’il faut donc pour être heureux», rigole-t-il en revendiquant son côté sauvageon.

Cette saison terminée, il vise une nouvelle aventure l’an prochain: le Tor des Géants, 360 kilomètres à travers tout le Val d’Aoste, le double de la Diagonale des Fous, avalés en quelque 65 heures pour les meilleurs. «Plus on vieillit, plus on devient résistant, dit-on. Je vais vérifier ça», persifle-t-il.

La déception digérée, il avait hâte lors de notre coup de fil de retrouver sa petite famille. Mais, avec cet humour qui ne le quitte jamais, il conclut avec une boutade: «Si à mon retour la petite pleure dès la première nuit, je regretterai de ne pas être resté ici plus longtemps.»