
| C. Michel
Le 28 juin 2007, réuni en Nouvelle-Zélande, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO inscrivait Lavaux et son vignoble en terrasses sur sa liste en tant que «paysage culturel vivant», soit une «œuvre conjuguée de l’homme et de la nature, qui exprime une longue et intime relation des peuples avec leur environnement» – le seul de Suisse encore à ce jour. Le 1er décembre 2016, c’était au tour du 11e Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, réuni en Éthiopie, d’inscrire la Fête des Vignerons de Vevey sur sa liste représentative, faisant de l’événement générationnel la première tradition immatérielle suisse à avoir cet honneur.
Deux ingrédients majeurs de l’identité vaudoise se retrouvaient ainsi propulsés sous les projecteurs de la scène internationale. Au moment de marquer les respectivement 10 et 20 ans de ces inscriptions, la fierté est intacte, mais les défis que rencontre le monde de la viticulture, particulièrement aigus à Lavaux, questionnent forcément les attentes nourries envers l’UNESCO.
Éviter la Disneylandisation
«Les 20 ans de l’inscription du vignoble de Lavaux à l’UNESCO sont l’occasion de prendre conscience d’un phénomène qui pourrait se révéler inquiétant, celui de la déconnexion entre l’esthétique du site et les activités qui permettent son existence», constate Vincent Bailly.
Et le directeur de Lavaux patrimoine mondial d’ajouter: «Au moment de l’inscription, toute l’attention s’est portée sur la vente de vin, dont on pensait qu’elle irait de soi. Une esthétique du site – si photogénique – s’est développée de manière exponentielle. Si elle rend la région de Vevey à Lausanne attractive pour le tourisme autant que pour l’immobilier, elle contribue à dissocier ce paysage de l’activité qui s’y déroule au quotidien et rend ce paysage possible. Les vignerons de Lavaux sont quasi seuls à porter le poids de la survie de Lavaux tout en se retrouvant confrontés à une crise majeure.»
De son côté Christoph Sturny l’assure, il se bat tous les jours pour ne pas créer «un Disney World à Lavaux». «L’inscription à l’UNESCO favorise l’attractivité touristique. Mais la fragilité de Lavaux doit être au cœur de nos préoccupations. Par exemple en encourageant le tourisme durable et qualitatif, en suscitant des nuitées qui poussent les visiteurs à consommer sur place, que ce soit dans les restaurants, les caves, les commerces; ou encore en produisant, comme nous l’avons fait en 2024, une vidéo qui montre le véritable travail de la vigne.»
Le directeur de Montreux-Vevey Tourisme souligne encore la création de certains projets de pédagogie, comme la Route des Grands Crus en 2025. «Malgré cela, l’équilibre reste difficile à trouver entre maintenir un Lavaux vivant et le faire respecter. On peut déplorer que Lavaux soit devenu un spot de jeu pour les vélos, alors qu’ils sont interdits…»
Responsabilité collective
Et qu’en pense Benedikt Wechsler? L’ambassadeur de la Suisse auprès de l’UNESCO estime que l’inscription sur une des listes du patrimoine mondial ne constitue pas une fin en soi, mais qu’elle doit contribuer à créer les conditions permettant à ce patrimoine de rester vivant: «Elle apporte d’abord une reconnaissance internationale et souligne la valeur d’un paysage ou d’une tradition qui dépasse le cadre local. Mais sa véritable utilité se mesure dans le temps. Cette inscription peut servir de point d’appui pour sensibiliser le public et renforcer la réflexion sur les éléments nécessaires à la préservation du patrimoine. Dans le cas de Lavaux, la reconnaissance internationale rappelle que la valeur du site dépend du maintien d’une viticulture active, de la préservation des murs de vigne et de la capacité à concilier la protection du site avec son exploitation.» Selon l’ambassadeur, le label UNESCO doit avant tout être considéré comme «un outil au service d’une responsabilité collective qui mobilise les autorités compétentes, les acteurs concernés et, dans le cas du patrimoine culturel immatériel, les communautés qui portent la tradition».
Responsabilité, le mot est lâché. «La reconnaissance internationale amenée par l’UNESCO est très importante, affirme Nicolas Gehrig, Abbé-Président de la Confrérie des Vignerons, propriétaire et productrice des Fêtes des Vignerons. Cette inscription nous a ouvert des portes au niveau national et international. Elle contribue aussi à toucher une partie de la population qui peut se sentir moins concernée. Plus nous nous approcherons de la prochaine Fête, plus le lien avec l’UNESCO révélera sa force.»
Mais même si la Fête est actuellement en relative dormance selon le quadragénaire, le sentiment de responsabilité est présent tout au long de l’année. «Nous avons créé l’Association des Amis de la Fête pour entretenir les liens avec la communauté et décidé de rendre publiques nos rituelles Triennales, qui récompensent les meilleurs vignerons visités par la Confrérie, alors qu’auparavant elles se tenaient à huis clos.»
Une mission principale: visibiliser
L’UNESCO pourrait-elle cependant en faire plus pour le patrimoine inscrit, voire accorder une aide financière au besoin? «L’UNESCO offre une crédibilité, une reconnaissance précieuse sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, salue Nicolas Gehrig. Si la Fête des Vignerons se retrouvait à demander plus, ce serait la preuve qu’elle ne serait plus une tradition vivante.»
Vincent Bailly renchérit: «L’UNESCO n’intervient que sur des sites très menacés, par exemple en zones de guerre. La Suisse a largement les ressources et la responsabilité de préserver son patrimoine!»
Beneditk Wechsler rappelle que son rôle est de porter la voix de la Suisse dans les échanges multilatéraux et contribuer à mettre en lumière les expériences et les enjeux propres aux biens suisses inscrits. Un rôle diplomatique à distinguer des responsabilités opérationnelles. «La gestion quotidienne des sites et la mise en œuvre des mesures de sauvegarde relèvent des autorités et des acteurs concernés. Mon action peut les accompagner en matière de visibilité, de dialogue et de coopération internationale, mais ne se substitue pas à leurs compétences.»
Quels enjeux pour Lavaux?
C’est par un rapport périodique conséquent que les objets inscrits à l’UNESCO rendent compte des mesures prises pour maintenir leur patrimoine vivant. Celui de 2023 a permis de mettre en évidence plusieurs enjeux importants pour l’avenir de la région, notamment la préservation du paysage, l’évolution des conditions de la viticulture et la nécessité d’une bonne coordination entre les différents acteurs. «Ce rapport est important parce qu’il implique tous les niveaux institutionnels: Communes, Canton et Confédération, et parce qu’il impose aux acteurs concernés de se réunir de manière régulière pour proposer des solutions», relève Vincent Bailly.
Pour Benedikt Wechsler, «Lavaux a la capacité de relever les défis auxquels le site est confronté, à condition que nous poursuivions collectivement nos efforts.» L’adoption du nouveau plan de gestion par les autorités cantonales et communales en février 2026 représente à cet égard une étape importante. Elle témoigne d’une volonté commune de préserver ce patrimoine exceptionnel tout en tenant compte des réalités du terrain. «Il s’agit de poursuivre ce travail dans la durée, dans un esprit de dialogue et de responsabilité partagée», conclut l’ambassadeur.

«Cohabiter en Lavaux», le projet de recherche auprès des habitants de Lavaux lancé par Lavaux patrimoine mondial en collaboration avec l’Université de Lausanne, sera au cœur des événements prévus par l’association pour marquer les 20 ans de l’inscription de Lavaux au patrimoine mondial. Sont prévues dès le printemps: une exposition itinérante, une journée de restitution du projet et plusieurs visites guidées. Les Journées européennes du patrimoine 2027, ainsi que la 2e édition des Journées du matrimoine en Lavaux, seront aussi placées sous le signe de cet anniversaire. D’autres événements, en cours d’organisation, seront annoncés au fur et à mesure sur www.lavaux-unesco.ch. De son côté, la Confrérie des Vignerons organisera le 1er décembre prochain à Vevey une soirée commémorative réunissant invités institutionnels, partenaires et personnalités liées à la Fête. «Pour rassembler la population dans son ensemble autour de la Fête, nous visons les 10 ans de la Fête 2019, soit 2029!», précise l’Abbé-Président de la Confrérie des vignerons Nicolas Gehrig.
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