« Se priver de cet accompagnement, c’est mettre en péril une partie de la jeunesse »

Animatrice des ateliers emploi, Céline Larpin encadre Beatriz Fernandes Rodrigues dans ses recherches d’une place d’apprentissage. | N. Desarzens

Société
Le travail social de proximité tisse des liens avec des adolescents en risque de rupture. Un engagement «essentiel», trop souvent méconnu. Éclairage à l’occasion des 25 ans de présence auprès des jeunes de Vevey, célébrés le 2 octobre.

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Le travail social de proximité tisse des liens avec des adolescents en risque de rupture. Un engagement «essentiel», trop souvent méconnu. Éclairage à l’occasion des 25 ans de présence auprès des jeunes de Vevey, célébrés le 2 octobre.

Noémie Desarzens ndesarzens@riviera-chablais.ch

«J’étais fatiguée de ne rien faire, mais en même temps j’étais très démotivée, car je ne recevais que des réponses négatives à mes postulations.» Mais depuis cet été, Beatriz Fernandes Rodrigues est inscrite au Coup de pouce emploi jeunes, une mesure d’insertion sociale et professionnelle dans le cadre du dispositif Ginkgo, un espace d’accueil à Vevey, sous la houlette du Service de la cohésion sociale. 

Outre les cours de mathématiques, de français et d’allemand qui l’aident «à se mettre à jour», la Veveysanne suit des «ateliers emploi» trois fois par semaine avec une éducatrice qui l’encourage et l’assiste dans ses candidatures. «Sans cet encadrement, j’aurais abandonné mes recherches de place d’apprentissage. Toute seule, je n’avais pas les ressources nécessaires.» 

Il y a une année, cette jeune femme de 22 ans a quitté son emploi précaire dans un fast-food pour se former et assurer son avenir professionnel. Son objectif? Décrocher un CFC d’employée de commerce. N’ayant pas terminé sa formation postobligatoire, elle a de la difficulté à s’insérer dans la vie active.

Autonome depuis ses 19 ans, habitant en colocation, elle se replie peu à peu sur elle-même. En fin d’année passée, l’aide sociale lui propose une mesure de transition, afin de reprendre pied et confiance en elle. 

Difficulté à se projeter

Responsable du pôle de travail social de proximité depuis une vingtaine d’années, Marco Pavarini est aux premières loges des mutations socioculturelles et de leurs effets sur les adultes en devenir. «Il y a vingt ans, la problématique de la jeunesse veveysanne, c’était le logement. Si elle s’est aujourd’hui atténuée – les jeunes restant plus longtemps chez leurs parents, la santé mentale est devenue un enjeu crucial.»

En cause: les réseaux sociaux et la digitalisation générale de la société. Mais depuis la pandémie, l’éducateur observe une rupture plus nette. «La pandémie, c’est une bombe à retardement chez les jeunes. L’après-Covid a suscité une grande désillusion, car le monde n’a pas changé, il a même empiré. L’omniprésence du téléphone entraîne solitude et désocialisation, sans compter la disparition de lieux de réunion pour leurs âges et l’augmentation du coût de la vie qui les impactent aussi.» 

Marco Pavarini remarque aussi une entrée dans le monde professionnel devenue délicate. «Dans les années 2000, les jeunes aspiraient à l’autonomie et trouvaient facilement un emploi. Aujourd’hui, il est plus difficile de trouver une place dans la vie active qui leur convienne. L’âge adulte ne fait plus rêver.» 

Soigner la jeunesse

Avec plus de 20’000 habitants répartis sur un peu plus de 2 km², Vevey est une ville très dense. «Pour moi, l’espace public est le salon d’une grande colocation. Tout le monde y a sa place, mais pas toujours les mêmes besoins, image la cheffe du Service de la cohésion sociale Lorena Marin Guex. La mission du travailleur social de proximité est de permettre à tous les colocataires d’utiliser le salon sereinement.»

Dernier exemple en date: les tensions récentes autour de la place Robin, dans le quartier de Plan-Dessus. «Cet espace public illustre parfaitement les conflits des différents usages. Notre équipe de travailleurs sociaux de proximité y est déployée pour nouer une relation de confiance.»

Ni flic ni pompier, le travailleur social doit tenter de prévenir les crises et ramener la sérénité dans l’espace public. Et Lorena Marin Guex d’insister sur la pertinence de ce secteur dans son service de la cohésion sociale. «Nos mesures sont pleines. Sur une base volontaire, quelque 150 jeunes sont encadrés chaque année. Se priver d’un tel accompagnement, c’est mettre en péril une partie de la jeunesse.» 

Prévenir les risques

Raccrochage scolaire, premier stage et premier contrat d’apprentissage: ce soutien permet d’éviter les ruptures sociales. «Pour qu’une société se porte bien, il faut soigner notre jeunesse, soutient la cheffe de service. Notre objectif est de tendre la main aux jeunes de 12 à 25 ans, pour retrouver le chemin de l’école, puis de l’école vers l’insertion sociale et professionnelle.»

Or, la création de liens et de proximité se tisse dans la durée: entre 12 à 24 mois sont nécessaires pour construire une relation de confiance entre jeunes et professionnels. Difficulté supplémentaire: en raison des écrans, les adolescents restent davantage cloîtrés chez eux, rendant le travail du service plus compliqué. «Si notre mission est de faire le premier pas pour instaurer cette relation de confiance, il est aussi de notre devoir de nous atteler à une présence numérique», souligne Lorena Marin Guex.

Coordinatrice de la plateforme Travail social de proximité Vaud, Leonor Garcia est inquiète du nombre croissant de «très jeunes» rencontrant des difficultés. «En particulier des jeunes <invisibles>, dont l’isolement a tendance à être renforcé par l’usage généralisé des espaces numériques.» Et d’appeler à faire évoluer les cadres institutionnels vers davantage de souplesse. «La jeunesse regorge d’énergie et de créativité qui ne demandent qu’à être mobilisées. À nous de créer les espaces et conditions pour qu’elles puissent s’exprimer!»

Plus d’infos:

www.vevey.ch

Les jeunes sur la touche ?

Délégué cantonal à l’enfance et à la jeunesse, Frédéric Cerchia observe une «professionnalisation» du travail social de proximité ces vingt dernières années. Créé pour répondre à des problématiques d’addiction dans la rue, le métier s’est progressivement tourné vers la prévention.

Quels changements observez-vous dans les réalités de la jeunesse?

- La jeunesse d’aujourd’hui évolue dans un monde plus connecté, mais aussi plus complexe, marqué par une surabondance d’informations et par de nouvelles sources de pression sociale et à la performance. Le passage à l’âge adulte est devenu moins linéaire. Les incertitudes liées à son avenir professionnel et au sein de la société rendent parfois plus difficile de se projeter.

Face à ces évolutions, quelle est votre responsabilité envers ces jeunes?

- La mission préventive de la Direction générale de l’enfance et de la jeunesse (DGEJ) consiste notamment à soutenir les adultes de référence et de confiance autour des jeunes (parents, associations, professionnel-le-s du socio-éducatif entre autres) qui peuvent leur offrir des repères et un accompagnement dans un monde incertain. Nous devons créer les conditions-cadres, en partenariat avec les Communes et la société civile, qui leur permettent de développer leur autonomie, leur confiance en eux et leur capacité à construire leur propre avenir. Cela relève d’abord des familles, mais aussi de l’école, et du réseau de soutien d’acteurs communautaires.

Quels sont les défis de demain?

- Une partie des jeunes, notamment les 18-25 ans, estiment ne pas avoir suffisamment de place dans la société. Il faut donc recréer un dialogue, leur permettre d’être entendus et leur donner des occasions de participer à la vie de leur commune et de la société. Cela passe par des actions très concrètes, comme la mise à disposition de lieux où se retrouver, s’exprimer et transmettre leurs idées aux autorités. Le défi est de ne pas attendre que les jeunes viennent vers nous, vers les institutions. À cet égard, les travailleurs sociaux de proximité jouent un rôle central d’«aller vers» les jeunes là où ils se trouvent dans l’espace public et de recréer un lien avec le réseau de ressources.