
Dans les galeries immergées, l’explorateur fait face à plusieurs énigmes. Il donnera une conférence ce soir (mercredi) à 18h30 à la Maison Visinand à Montreux.
| G. Cosendey
C’est un monde obscur, déserté par l’humanité depuis bientôt 40 ans. Un dédale de galeries englouties. Pour Gatien Cosendey, l’appel était irrésistible. «Il y a bien sûr l’excitation de la plongée souterraine, mais aussi tout le volet historique. Ça fait quelque chose d’imaginer que des gens passaient leur vie dans ces tunnels», s’enthousiasme le plongeur-photographe de Châtel-Saint-Denis.
Car après être parvenu à modéliser l’épave de «L’Hirondelle» au large de La Tour-de-Peilz, c’est au fin fond du Val-de-Travers qu’il fait battre ses palmes. À la tête d’une petite équipe de plongeurs, il s’est lancé depuis novembre 2022 dans l’exploration des anciennes mines d’asphalte de la Presta. Le gisement neuchâtelois, découvert au XVIIIe siècle, fut l’un des plus importants d’Europe jusqu’à l’arrêt de l’exploitation en 1986.
Tunnels creusés en pleine nappe phréatique
Si une infime partie de ces galeries sont aujourd’hui ouvertes à des visites touristiques, la majorité d’entre elles restent inaccessibles. «Environ 80% sont entièrement inondées», estime celui qui a passé une partie de sa jeunesse à Saint-Légier. «Et pour cause, ces tunnels ont été creusés au niveau de la nappe phréatique. Lorsque les mines étaient en activité, des pompes permettaient d’évacuer l’eau.» Alors quand l’exploitation s’est arrêtée, l’or bleu a simplement repris ses droits.
Une mine immergée à redécouvrir? L’envie a germé dans l’esprit de Gatien Cosendey lorsque, un jour qu’il visitait la partie ouverte au public, il a appris l’existence d’un réseau inondé. «À ma connaissance, ce genre de site est rare en Suisse», explique le Châtelois de 39 ans qui a déjà plongé dans d’anciennes mines en Belgique, en Italie et en Suède. Une fois le projet esquissé, il lui aura fallu attendre une année pour obtenir le feu vert des autorités neuchâteloises.
D’étranges flocons noirs tombés du plafond
La première plongée a eu lieu le 29 novembre 2022. En plus du plaisir de réaliser une première, l’explorateur se réjouissait de pouvoir faire de belles photos subaquatiques. Mais après quelques dizaines de mètres de descente dans la galerie d’entrée, c’est la surprise, doublée d’une pointe de déception. «Arrivés dans une portion horizontale du tunnel, la visibilité est soudainement devenue mauvaise.»
À l’exception d’une couche de quelques centimètres dans la partie supérieure de la cavité, l’eau est très trouble. «Et à mesure que l’on avançait, de la matière sombre se décrochait du plafond, un peu comme de la neige noire.» Ces conditions rendent la progression difficile. Les plongeurs fixent tant bien que mal leur fil d’Ariane. «Dans des galeries dont nous ne connaissons pas l’état de stabilité, le manque de visibilité est un vrai problème.»
Face au mystère des bactéries
En près d’une quinzaine de plongées réalisées jusqu’à ce jour, Gatien Cosendey et son équipe n’auront donc exploré «que» 250 mètres de cavité. Pas les belles photos espérées, mais quelques jolies énigmes scientifiques à résoudre. Car hormis la présence de quelques niphargus – de minuscules crustacés albinos – les anciennes mines neuchâteloises regorgent de mystérieuses bactéries, qui forment des amas accrochés aux parois.
Après en avoir prélevé quelques échantillons, l’explorateur les a envoyés en laboratoire. Les analyses sont toujours en cours. Son hypothèse? «Je m’attends à ce que ce soient des bactéries qui mangent de l’asphalte et qui le recrachent sous forme de soufre.» Ce qui, selon lui, pourrait expliquer la turbidité de l’eau. Quant à la neige noire, il s’agirait – peut-être – de colonies de bactéries mortes. «Nous faisons de la science participative», sourit le physicien de formation qui travaille dans le domaine de l’optique.
Des avancées suivies de très près
Les expéditions du Fribourgeois intéressent d’ailleurs les autorités communales et cantonales. Si aucun contrat n’a été passé avec elles, Gatien Cosendey les tient régulièrement informées de ses découvertes. «L’hydrogéologue du Canton de Neuchâtel était par exemple curieuse de savoir si l’eau était polluée en hydrocarbure. Ce qui, après analyse, n’est pas le cas.» Car, précise-t-il, la Ville de La Chaux-de-Fond est propriétaire d’une concession de captage dans les anciennes mines. Une ressource non utilisée, du moins pas encore…
S’il parvient un jour à résoudre le mystère de ces bactéries, le plongeur-photographe espère ensuite dénicher un moyen de dissiper les nuages de sulfate. Histoire que le flash de son appareil puisse voir un bout du tunnel.
