Dis-moi ce qu’il y a dans ton panier…

Au retour de leur promenade en forêt, les apprentis mycologues doivent identifier leurs trouvailles. Pas facile! | C. Dervey – 24 heures

Leysin
Novices ou aguerris, une centaine de mycophiles de toute la Suisse romande avaient rendez-vous la semaine passée dans la station. Reportage aux effluves de sous-bois.

Le pas est tranquille, tout comme le dépliage du canif. Fraîchement coupée, la trouvaille est posée dans un panier en osier. Avant de poursuivre sa prospection, Bernard jette un coup d’œil sur l’arbre voisin. Un hêtre, visiblement. «Connaître l’essence qu’il y a juste à côté peut parfois aider à la détermination du champignon», explique ce septuagénaire lausannois. 

Comme lui, ils sont une vingtaine de mycologues en herbe à sillonner le bois du Suchet, à Leysin, en ce jeudi après-midi pluvieux. Leur objectif: ramener trois spécimens, qu’ils tenteront ensuite d’identifier avec l’aide de la formatrice Gaëlle Monnat, chargée de cette classe d’initiation.  

Reconnaissables à leurs gilets rouges, ces vadrouilleurs et vadrouilleuses d’âges et d’accents variés participent pour la première fois à la semaine de formation et de perfectionnement de l’Association suisse des organes officiels de contrôle des champignons VAPKO. Un rendez-vous d’ampleur romande, organisé chaque automne dans la station vaudoise.

«J’avais envie de connaître un peu plus les espèces comestibles», explique Bernard, dont l’attrait pour le carpophore s’est rallumé récemment, alors qu’il faisait du vélo. «J’ai aperçu des cèpes au bord du chemin et j’ai eu envie de retourner aux champignons. C’est un monde vaste et passionnant et on se prend facilement au jeu. Et regardez ces couleurs automnales!»

Une heure et demie à lui tout seul 

Mais c’est loin de la forêt, à l’Hôtel Alpine Classic, que l’effervescence champignophile se concentre durant cette semaine. «Il y a près d’une centaine de participants de tous niveaux», se réjouit Patrik Wuillemin, secrétaire de l’association. Si certains découvrent les rudiments de l’identification, d’autres se perfectionnent. On y voit aussi des contrôleuses et des contrôleurs agréés en formation continue.

Et pour les trouver, c’est facile: suivez l’odeur de sous-bois qui vient du sous-sol de l’hôtel. Dans une vaste salle, des tablées de spécialistes ont le nez dans les livres. À leurs côtés, des paniers remplis de champignons dans lesquels ils viennent se servir. Et les débats sont nourris. «Celui-ci a le pied guirlandé», lâche une voix jurassienne. «Je pense qu’il faut faire une sporée», entend-on ici dans une tonalité plutôt Gros-de-Vaud. 

Chaque identification devient un défi collectif. «Ça permet d’échanger nos connaissances», dit Isabelle Cheseaux, contrôleuse dans la région du Valais central. Après de longs tâtonnements, c’est l’heure du verdict pour le spécimen rougeâtre qu’elle tient dans sa main. «L’odeur est fruitée, c’est Russula luteotacta, j’en suis sûre», annonce-t-elle. Et ses collègues de sourire. «Il nous arrive parfois de chercher durant une heure et demie pour trouver la solution!» 

Quand les sens et les connaissances ne suffisent pas, ces experts peuvent se rendre dans la pièce d’à côté. Et là, c’est une autre dimension qui s’ouvre: celle de l’invisible. Nous sommes ici dans la classe de microscopie, où les appareils grossissants viennent à la rescousse. «En observant la spore, on arrive parfois à faire la différence entre deux espèces», relève le spécialiste neuchâtelois Yves Delamadeleine. 

Le Pays-d’Enhaut sur les épaules

Si dans toutes les classes visitées, l’ambiance est détendue, il en est une qui fait exception: celle des deux candidats à l’examen de contrôleur officiel, dont les épreuves finales sont prévues le lendemain matin. Loraine Visinand Juriens en fait partie. Et à la veille du grand jour, cette habitante de Château-d’Oex ne cache pas son anxiété. Voilà six ans qu’elle se prépare pour ce moment. 

Sur les épaules de la Damounaise de 44 ans, ce sont les attentes d’une région entière qui pèsent. «Il n’y a pas de contrôleur officiel pour le Pays-d’Enhaut, c’est donc important que je réussisse.» Et pour décrocher son sésame, il lui faudra prouver ses compétences dans différentes matières: connaissances générales, législation, mycotoxicologie. 

Des mortels à ne pas manquer

À cela s’ajoutent des examens pratiques, comme le contrôle du panier. Et surtout, la très redoutée table des 70 champignons à déterminer. «Les candidats ont 30 minutes pour identifier la totalité des spécimens, soit 25 secondes par champignon», explique l’expert Gilles Morier-Genoud, qui vient de participer à la composition de cette fameuse table. 

Un tiers des spécimens présentés sont toxiques, et parmi eux, trois sont mortels. «Si le candidat n’arrive pas à identifier ces derniers, c’est l’échec immédiat. Et on ne peut se présenter que deux fois à l’examen de contrôleur.» 

Ce qui, heureusement, ne sera pas nécessaire cette fois-là. Loraine Visinand Juriens et le Lausannois Giuliano Pioletti ont en effet décroché avec succès leur titre d’ange-gardien des paniers.

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