
«Pérégrine» aura permis à Joanne Chassot de «raconter le cancer autrement que ce récit dominant» qu’elle a ressenti durant son parcours. | P. Genet
Il fait étonnamment doux en ce jeudi matin de novembre. Il est 11h et, à travers la vitre du café, le soleil réchauffe un peu des corps et des cœurs refroidis par l’automne et les élections américaines. «Difficile de s’en foutre…», soupire Joanne Chassot en rangeant son carnet d’écriture. On lui glisse que notre «Comment ça va?» avait sans doute un autre objet. «La santé? Je vais bien. Je ne suis plus malade du cancer, je n’ai plus aucun traitement, mais je vis avec plusieurs effets longs sur le corps – la fatigue, notamment.»
Tout ça pourrait donc être derrière. «Mais ça ne l’est pas réellement, et je ne tiens pas particulièrement à ce que ça le soit, poursuit l’autrice veveysanne. J’ai fait le choix de continuer à vivre avec cette thématique à plusieurs niveaux, par des conférences, par des ateliers d’écriture, par ce spectacle. Faire de la maladie un objet d’écriture, c’est ma manière de donner du sens à ce que j’ai vécu.»
«Ce spectacle», c’est «Pérégrine», récit de voyage créé en résidence au Quartier culturel de Malévoz, à Monthey. Un cheminement dans une géographie tant spatiale qu’intime, au cœur d’une vie qui bascule. «Je crois que ce récit parle aussi à des personnes qui n’ont pas connu le cancer, mais qui ont eu d’autres expériences de vie qui montrent que tout ne se passe pas toujours comme on l’a imaginé… mais que ça ira, au final.»
Marcher pour se reconnecter
Des basculements, Joanne Chassot en a connu une série, en cascade. La Via Francigena, d’abord, chemin de pèlerinage initié au printemps 2020, bouclé finalement deux ans plus tard. Un «projet de voyage qui était aussi un projet d’écriture» et qui trottait de longue date dans la tête de cette doctoresse en littérature anglophone, études genre et études postcoloniales et queer. «Et puis un jour, c’est devenu LE projet. J’ai décidé de lâcher mon job à l’Uni – où j’ai travaillé dans la recherche et l’enseignement, puis au Bureau de l’égalité. Il était devenu nécessaire pour moi de quitter ce travail qui était pourtant parfait pour moi… sur le papier. J’avais des symptômes physiques qui me disaient qu’il fallait partir.»
Relier Canterbury à Rome, laisser derrière elle l’Angleterre et sa littérature pour retrouver la Ville Éternelle, théâtre d’expériences d’écriture passées à l’Institut suisse, revêtait une symbolique forte. Elle part, donc, en mars 2020. Elle découvre la marche, se relie à son corps, à ses sensations, tout ce dont elle s’était «beaucoup coupée avec le temps; j’avais ignoré beaucoup de signes. Marcher m’a permis de retrouver confiance. L’apaisement a été immédiat».
Raconter pour autoriser d’autres récits
Mais il ne durera pas. Après deux semaines de marche, elle doit se résoudre à rentrer en Suisse pour cause de pandémie. Les retrouvailles avec le lac ne consolent pas tout, les courses pour les parents, les amis et les voisins ne suffisent pas à remplir le vide. Joanne Chassot retrouvera la Via Francigena en mai. Une semaine, de Sainte-Croix à Vernayaz. Puis c’est le coup de fil à la gynécologue. Les examens. Le diagnostic de cancer du sein, qui tombe en juin. Et puis l’écriture, qui tient debout. «Ecrire, c’est une manière d’être au monde. J’avais commencé des fragments poétiques en partant marcher; il y avait quelque chose dans cette forme qui me permettait de capturer l’instant, de documenter, mettre en mots, observer ce que je vivais, ce que je découvrais à travers ces trois expériences inédites qu’étaient le voyage à pied, le confinement et le cancer.»
Mais au-delà de dire ce qu’elle n’avait pu qu’écrire, «Pérégrine» aura permis à Joanne Chassot de «raconter le cancer autrement que ce récit dominant» qu’elle a ressenti tout au long de son parcours, qui lui disait comment voir et vivre la maladie, les traitements, les changements dans son corps. «C’est en lisant dans ces carnets tout ce que j’avais écrit mais pas pu ou pas osé dire que j’ai réalisé le poids de ce récit prescriptif, normatif, et l’importance de faire entendre d’autres récits. J’espère que raconter le mien en encouragera, en autorisera d’autres.»
«Pérégrine» au Théâtre du Dé à Evionnaz, samedi 23 novembre à 20h et dimanche 24 novembre à 17h.
