À Chardonne, on cloue la falaise pour éviter qu’elle ne s’écroule

Quelque 1’500 tiges d’acier ont été plantées dans les parois.  | DR

Sécurisation
Un vaste chantier vient de se terminer le long des bancs rocheux qui surplombent le village. Retour sur ces travaux hors du commun.

D’énormes rochers pas toujours très stables. Une pente vertigineuse. Et juste en dessous, des dizaines de maisons… Vu comme ça, le village de Chardonne donnait l’impression de vivre chaque seconde avec une menace sur la tête. Donnait, car ce danger est désormais neutralisé. «Nous pouvons dire que les grandes zones d’habitations et d’utilisation publique sont aujourd’hui sécurisées», se réjouit l’ancien municipal Jean-Luc Ducret.

Au terme d’un chantier de près de deux ans, ce ne sont pas moins de 800 mètres de bancs rocheux qui ont été renforcés, plus précisément sur les secteurs appelés «Paudille» et «Sur Panessière». Une opération chiffrée à quelque 3,5 millions de francs, subventionnée à 80% par le Canton et la Confédération. Pour le reste de la facture, 10% sont pris en charge par la Commune et 10% par la soixantaine de propriétaires menacés par les chutes de blocs.

Un rocher dans la chambre

«Cela fait une douzaine d’années que nous menons ce genre de travaux  au-dessus des zones habitées», explique Jean-Luc Ducret. Et pour cause, plusieurs incidents – heureusement sans gravité – ont marqué l’histoire récente de la bourgade de 3’200 habitants. Un exemple? «En 2015, un bloc qui s’était décroché a terminé sa course dans une chambre à coucher», relate celui qui est aussi vigneron. Avec l’achèvement de ce nouveau chantier, 10 millions de francs auront déjà été investis pour protéger la population de Chardonne.

C’est que, accroché au Mont-Pèlerin, le village doit compter avec le fameux «poudingue». Formée il y a 25 millions d’années par du sable et des galets compactés, cette roche constitue des couches superposées, séparées entre elles par de la marne tendre et friable. «On peut voir cela comme une pile d’assiettes», compare Patric Joliquin, géologue au sein du bureau Norbert.

Problème: ces «assiettes» sont traversées par des fractures, qui découpent la roche en gros morceaux. «Les bancs marneux qui sont à leur base s’érodent plus rapidement et mettent les rochers en situation de porte-à-faux, au point qu’ils basculent parfois», poursuit le spécialiste, qui a été chargé d’inspecter les 17 km de parois de poudingue recensés sur la commune. Un phénomène qui s’observe de la Veveyse jusqu’à Puidoux, et qui est notamment à l’origine de l’éboulement de Corsier-sur-Vevey survenu en février.

De l’acier et du ciment

Comment neutralise-t-on ces énormes épées de Damoclès minérales? «À Chardonne, c’est la technique de l’ancrage passif qui est utilisée», formule l’ingénieur Pierre Balegno, du bureau Balegno-CETP. Des forages de 3 à 8 mètres sont réalisés dans les rochers afin d’y introduire des barres métalliques. Ces dernières sont ensuite scellées à l’aide d’une injection de ciment dans le trou. Au cours de cette dernière année, ce sont 1’500 barres d’aciers qui ont ainsi été «clouées» dans les falaises. Les creux se trouvant sous les rochers – là où se trouvait la marne – sont quant à eux comblés par des sous-murages ou des piliers en béton.   

Un chantier qui a nécessité un certain doigté, puisque la longueur des tiges métalliques ne pouvait pas être définie précisément à l’avance. «C’est en forant que les ouvriers arrivaient à sentir où se situait la fracture derrière le bloc», explique le géologue Patric Joliquin. Et dans certaines situations, les cordistes à l’œuvre ont dû retenir leur souffle. «Environ 5% des rochers qu’ils sécurisaient étaient en situation délicate. Dans ces cas-là, il a fallu retenir les blocs avec des câbles avant de forer.» À 2,6 tonnes le mètre cube, on préfère effectivement qu’ils restent en haut.

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