
Une salle de fabrication de chocolat, propriété de Nestlé. | Archives historiques Nestlé, Vevey
Une plaque posée sur la façade d’une maison, située dans la longue rue des Bosquets qui serpente au-dessus de la gare de Vevey, en atteste: Daniel Peter est l’inventeur du chocolat au lait. On célèbre cette année les 150 ans de la découverte géniale de ce visionnaire.
Si sa ville d’adoption est alors connue pour son industrie chocolatière, l’avancée majeure de Peter va lui apporter une réputation d’envergure, conférant à son auteur une notoriété immédiatement planétaire. Une idée de l’importance de l’industriel en ville: la Feuille d’avis consacre un grand article pour ses noces d’or avec son épouse Fanny. La fanfare municipale La Lyre, dont Peter fit partie et qu’il soutint financièrement, mais encore la Société Chorale, cofondée par le chocolatier, lui consacrent une sérénade. Ce beau jour d’octobre 1913, un banquet se tient aux Trois-Couronnes et… un culte est célébré…
Du latin… à la chandelle
Daniel Peter n’était à l’origine pas destiné à faire carrière dans les douceurs sucrées. Né à Moudon le 9 mars 1836, il est l’un des quatre fils d’un boucher. La famille est d’origine alsacienne. Protestante, elle s’est établie sur Vaud à la fin du XVIIe siècle, après que le «bon» roi Louis XIV eut étranglé l’Edit de Nantes, poussant les huguenots qui aux galères, qui à l’exil, à l’abjuration ou à la mort.
Le jeune Peter est très doué à l’école. Las! Les faibles revenus de ses parents l’empêchent de poursuivre des études. Sa maman aimerait en faire un pasteur. Amoureux de la langue latine, l’adolescent Daniel donne un moment des cours au collège de Moudon. Il n’a que 16 ans!
Le paternel lui trouve une place d’apprentissage à Vevey, chez Madame Clément. Cette veuve possède une épicerie dans la rue de Lausanne où elle vend notamment du tabac et des bougies. Quatre ans plus tard, Daniel reprend la direction de l’affaire avec son frère Julien.
Ses chandelles gagnent alors en succès. L’entreprise fructifie et le duo investit des locaux plus grands. Ils s’installent à la rue des Bosquets en 1862, là même où un dénommé Henri Nestlé planche sur la formule de… la farine lactée. Ce pharmacien né à Francfort, 22 ans avant Daniel, exploite déjà des eaux minérales. Ces entrepreneurs dynamiques tissent immédiatement des liens d’amitié. Ils prospèrent dans un quartier industriel qui placera Vevey au plus haut (lire encadré),
Uni par mariage
au pionnier Cailler
L’entreprise de cierges des frères Peter décline rapidement à cause de l’expansion gigantesque du pétrole, puis du gaz. Alors qu’ils cherchent une idée de génie pour se refaire, Daniel se marie. Il épouse la jeune Fanny… une des filles de François-Louis Cailler – qu’il a rencontré grâce à la veuve Clément. Joignant l’utile à l’agréable, Daniel se lance naturellement dans le chocolat.
Il crée rapidement une société avec Julien en 1867. Elle a pour nom «Peter-Cailler et Cie». Il n’a que 31 ans, et les perspectives économiques de l’industrie chocolatière l’encouragent. Daniel est impressionné «par sa valeur nutritive et ses bienfaits», écrit-il. Il est persuadé que «le chocolat doit s’implanter dans chaque foyer».
La concurrence est rude, aux côtés des Cailler, Suchard, Kohler. Peter cherche la découverte qui lui permettra de s’imposer. Il écrit 30 ans plus tard à un banquier veveysan, alors qu’il place son entreprise sur le marché: «Si je voulais prendre rang à côté des usines existantes, je devais chercher à fabriquer une spécialité. Si je parvenais à allier le lait au chocolat, dans un état qui en assure la conservation et le transport facile, je ferais œuvre utile pour beaucoup. Tout en m’assurant la propriété d’une industrie difficilement exploitée par le premier venu, et donc à l’abri de la concurrence.»
Aïeul d’un astronaute…
Daniel Peter travaille comme un forcené pour trouver sa recette. Quotidiennement, y compris la nuit, durant des années, le Veveysan tâtonne. Fort documenté, il teste d’innombrables variantes. Et de déchanter à chaque tentative. Rien à faire, son chocolat au lait liquide «a le goût de beurre rance», décrit-il. Mais Daniel ne renonce pas, sûr de son fait. Il va même jusqu’à faire attester ses recherches par un notaire de la place.
Il le sent, il touche presque au Graal. À force d’abnégation, il parvient à résoudre l’équation magique qui combine parfaitement le lait avec le sucre et le cacao. Il produit et commercialise. Plus tard, il le fera sous le label Gala Peter.
Le succès et les distinctions pleuvent. En Suisse, comme à l’étranger. La France lui octroie dès 1878 la médaille d’argent de l’Exposition universelle de Paris. L’Angleterre est conquise, les chiffres s’envolent. Rapidement, son entreprise emploie 200 personnes. Une deuxième usine est érigée à Orbe.
Peter fusionne en 1904 avec le chocolatier Kohler. Municipal veveysan de 1893 à 1896, Daniel fait entrer la fabrique familiale Cailler dans son conglomérat. Enfin, les héritiers du groupe Peter s’unissent en 1929 à celui de l’ami de leur fondateur, Nestlé, futur numéro un mondial de l’agroalimentaire.
Daniel Peter est, lui, décédé en 1919, à l’âge de 83 ans. Fait méconnu: ce visionnaire du chocolat est l’arrière-grand-père d’un autre pionnier suisse et d’une personnalité connue jusque dans l’Univers: l’astronaute Claude Nicollier.
Sources: Musée historique de Vevey; Archives historiques Nestlé, Vevey; Archives de la Ville de Vevey; Feuille d’avis de Vevey; 24 heures.
À l’arrivée des frères Peter dans le quartier des Bosquets, la capitale de la Riviera est un pôle commercial et vit pleinement sa révolution industrielle, avec notamment l’arrivée du train et la construction de la gare en avril 1861. Un fleuron est connu et reconnu: les Ateliers mécaniques de Vevey, fondés en 1842 par Benjamin Roy. Dans cette active ruche vivent et travaillent, outre Henri Nestlé et les Peter, Louis Ormond et sa prospère manufacture de tabac, autre fleuron des activités industrielles et commerciales de la ville. Plusieurs chocolatiers y font leur trou, dont le plus ancien n’est autre que François-Louis Cailler. En 1818, ce dernier installe dans un ancien moulin des machines pour ce qui deviendra la première fabrique moderne de Suisse: Chocolat Cailler. Il est le premier à proposer le noble produit en plaques. À noter qu’à la Belle Epoque, Vevey comptait 5 sociétés «chocolatées», dont celle des Peter.
