Les coopératives d’habitation, au-delà des clichés

Les trois bâtiments de la coopérative de Gilamont, à Vevey, proposent une soixantaine d’appartements. | K. Di Matteo

Mobilité
Dans le contexte de pénurie de logements et de loyers élevés, le modèle gagne en notoriété auprès du public et des autorités. Exemples dans le Chablais, à Vevey et dans les Alpes vaudoises.

«Nous sommes des citoyens engagés ayant la volonté de créer des logements de qualité à prix coûtant.» La Bellerine Céline Vittoz et la Montheysanne Jessica Ruffieux sont déterminées à promouvoir le modèle de coopérative d’habitation et visibiliser celle qu’elles ont contribué à fonder en 2020: CoHaCha, pour Coopérative d’habitation du Chablais. Le principe? Disposer d’un terrain ou d’un bien sur plusieurs décennies, communal ou privé, et y proposer des appartements 10 à 20% en dessous du marché, sans logique spéculative, à l’heure où les loyers deviennent parfois inaccessibles.

En tant qu’entité à but non lucratif et sur la base de critères d’attribution (l’accès à un logement peut par exemple être limité à un revenu plafond), la coopérative offre un pouvoir décisionnel à chaque membre, qu’il réside lui-même dans un des logements ou contribue simplement à un projet proche de ses valeurs. «C’est un outil juridique, ajoute Jessica, qui est architecte. À CoHaCha, nous sommes une trentaine de membres à mettre en commun nos compétences d’ingénieur, architecte, etc. Nous cherchons activement des terrains.»

En dépit des clichés
Dans le discours des deux femmes, des mots reviennent: «méconnaissance», «incompréhension», «préjugés». Autant d’écueils qui ont contribué à freiner, voire stopper des projets à Saillon, Sion, et plus précisément pour CoHaCha, à Châtel-sur-Bex.
Michael Dupertuis, municipal de l’urbanisme à Bex, se dit pour sa part acquis au principe: «Au Châtel, nous avions simplement conditionné le projet à une validation par les habitants, ce qui n’a pas été le cas. La coopérative reste à mon avis un bon modèle, qui permet de limiter l’emprise au sol, et un outil intéressant pour les Communes qui, comme nous, sont en phase de dézonage intensif. Le problème, c’est que nous n’avons plus de terrains disponibles, tout du moins jusqu’à l’entrée en vigueur du prochain Plan d’affectation communal.»

CoHaCha mène un autre projet à Monthey: une trentaine de logements, avec un rez dédié à des activités publiques. Il manque encore un plan de quartier. «Les procédures sont parfois très longues, admet Céline. Les Communes ne souhaitent pas prendre le rôle de promoteurs pour créer des logements d’utilité publique, mais peinent parfois à nous considérer comme un partenaire pour développer de tels lieux. Nous ne sommes pourtant pas un groupe de gens alternatifs ou étranges!»

Une tradition à Vevey
Le modèle est beaucoup plus populaire en Suisse alémanique et dans les centres urbains. Genève est citée en exemple. À Lausanne, un quart des 8’000 logements du quartier des Plaines-du-Loup sont développés sur ce modèle.

Plus proche de chez nous, des villes comme Vevey ont fixé un quota minimum de logements d’utilité publique (LUP) pour les nouvelles constructions. Autant d’opportunités pour les coopératives: «La Ville est devenue propriétaire d’une ancienne parcelle Nestlé aux rues de Fribourg et de Corsier et nous prévoyons un appel à coopérative sur la partie dédiée au logement, relève Gabriela Kämpf, municipale veveysanne. Une coopérative peut être un partenaire précieux, la Ville gère déjà plus de 400 logements!»

Charmontey, Gilamont, Vermeille, Valsainte… Vevey a une grande tradition des coopératives. La première nommée, la plus importante, date de 1947 et propose 249 appartements répartis dans 12 immeubles, à lire son site Internet. «Si, dans leur grande majorité, nos logements ne sont plus subventionnés, leurs prix reste tout de même très avantageux.»

En mode plus réduit, on trouve la coopérative de la Valsainte, rue du Collège 16-18. «Onze appartements, mais une cinquantaine de coopérateurs, précise Fabien Degoumois, président, en nous faisant visiter le sien. Des gens sont partis, mais ont gardé leurs parts. Il y a une prise de conscience du sens du projet. La Commune l’a bien compris aussi, elle qui nous a alloué le terrain en 2006 et nous a dispensés de rente les quinze premières années.»

Ici, en plein centre-ville, juste à côté de la cour de la Valsainte, le loyer d’un 3 pièces s’élève à 1’300 francs «pour des appartements entièrement rénovés», ajoute l’ingénieur de métier. Autant dire que le roulement est faible, malgré le nombre de demandes.

Plusieurs artistes et artisans y ont leurs locaux au rez. «Nous ne faisons pas de bénéfices, mais engendrons suffisamment d’argent pour le réinjecter chaque année dans des travaux d’amélioration, avec un vrai droit de regard de chacun. Les coopérateurs sont rémunérés à 2,5% sur leurs parts. Nous ne vivons pas en communauté, chacun a son appart, mais nous nous retrouvons lors de certains rendez-vous.»

Un peu plus loin, La Demeure Vermeille, au Petit-Clos 15, est le Petit Poucet veveysan. «Le bâtiment a été créé il y a une trentaine d’années pour des personnes en situation précaire, explique l’architecte Christian Balsiger, également président de la structure. Avec le temps, les subventions ont cessé et les loyers, même s’ils restent bas, se sont rapprochés de ceux du marché.»

Bertrand Gentizon dresse le même constat pour la coopérative de Gilamont, une soixantaine d’appartements sur trois immeubles (Gilamont 62-66). Il y a vécu quelques années au début des années 2000, sans jamais quitter le comité après son départ. «J’ai renoncé à récupérer ma part et ai décidé de m’impliquer dans ce beau projet de mixité sociale, malgré les complications et les responsabilités, explique ce biologiste et guide de montagne. C’est un vrai petit modèle de société en direct. Je rêverais d’en créer d’autres.»

À la montagne aussi
En régions de montagne aussi, il gagne également du terrain, notamment à Château-d’Œx, Gryon et Ormont-Dessous. Pour les deux dernières, la lausannoise Cité Derrière est à l’œuvre (24 logements au Sépey, 9 à Gryon, plus une UAPE). Active sur Vaud, Genève, avec un projet en cours à Châtel-Saint-Denis, cette coopérative a développé en 30 ans plus de 60 immeubles pour 1’500 logements, notamment à Aigle.

Et bientôt à Leysin, sur un terrain privé. Une vingtaine de logements y sont prévus. «À Gryon, nous sommes autour de 210 francs le m² (ndlr: à titre d’exemple, le prix courant pour un 80 m² est de 1’400 francs au sein de cette commune)», conclut Joël Cornuz, directeur de Patrimob, société qui gère Cité Derrière.

« Le plus gros problème, c’est l’accès au foncier »

L’Association romande des maîtres d’ouvrage d’utilité publique (ARMOUP) est la faîtière des coopératives d’habitation. Quelques questions à sa secrétaire générale, la Villeneuvoise Isabelle del Rizzo.

Combien de coopératives existe-t-il?

- On dénombre au niveau suisse 1’280 membres actifs pour 175’000 logements. L’ARMOUP en compte pour sa part 250 (coopératives, fondations ou autres types de société qui construisent des logements à loyers abordables) pour 32’000 logements.

Quelle est la tendance en termes de création?

- Les appartements à loyers abordables représentent 4% du total, et ça n’augmente pas beaucoup. La tendance actuelle est aux groupes de personnes qui veulent créer un lieu de vie pour 30 appartements maximum, sans objectif d’en développer d’autres.

Quels sont les principaux obstacles?

- Le principal est l’accès au foncier et le prix du terrain. Un promoteur aura toujours plus d’argent que les coopératives, d’où l’intérêt du droit de préemption, qui permet aux Communes d’avoir la priorité sur certaines parcelles et de les sortir du marché spéculatif. L’autre difficulté, ce sont les préjugés: «Ce sont des communautés fermées, des babas cool.» Ce n’est pas ça du tout! Troisième difficulté, certaines Communes craignent que le modèle attire des habitants à moyens modestes ou à problèmes. Enfin, les instruments de financement ne sont pas suffisamment connus des partenaires bancaires, qui se montrent frileux.

Le rôle de l’ARMOUP dans tout ça?

- Nous fédérons, faisons du lobbying. Nous offrons une formation continue, qui permet de savoir gérer une coopérative. Nous pouvons apporter un bout de financement aussi, en complément de ceux de la Confédération.

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