
L’ingénieure spatiale Julie Böhning, directrice générale de la start-up PAVE Space, attend avec impatience les premiers tests de son moteur. Ils sont prévus à la fin de l’été à Chavalon. | L. Menétrey
L’ancienne centrale thermique de Chavalon, que l’on croyait vouée à l’abandon, trouve un nouveau destin. Après une succession de projets avortés, c’est finalement le secteur spatial qui investit cette usine située sur les hauts de Vouvry.
La start-up de l’EPFL PAVE Space prévoit d’y effectuer des tests de moteur dès la fin de l’été (voir édition 243, 4 mars). À seulement 26 et 28 ans, les ingénieurs en robotique spatiale, Julie Böhning et Jérémy Marciacq, dirigent cette entreprise en pleine expansion.
Jusqu’ici basée à l’EPFL, PAVE Space – qui compte SpaceX et ArianeSpace parmi ses partenaires – vient de franchir un cap en rapprochant ses bureaux du site de test. Ses 40 collaborateurs sont désormais installés dans la zone industrielle de Villeneuve.
Julie Böhning, comment est née PAVE Space?
– À l’origine, en 2018, nous étions une association étudiante de l’EPFL, «Gruyère Space Program». Nous avons été les premiers en Europe à développer une fusée réutilisable, capable de décoller et d’atterrir de nombreuses fois. Elle a volé à 53 reprises, ce qui est inédit en Europe. Ce succès nous a permis de nous faire connaître à l’international. En 2024, nous sommes devenus une start-up: PAVE Space!
Quelle est exactement sa mission?
– Nous développons actuellement un engin spatial qui doit placer des satellites en orbite. Ce véhicule d’une vingtaine de tonnes sera capable de déposer 5 tonnes de satellites sur l’orbite géostationnaire qui est 60 fois plus loin que l’orbite sur laquelle la fusée les dépose. Pour cela nous avons besoin d’un moteur spécifique qui sera utilisé uniquement dans l’espace. Nous devrons préalablement le tester au sol. Il faut aussi savoir qu’aujourd’hui, amener un satellite géostationnaire en orbite finale prend entre 6 et 12 mois. Notre ambition est de réduire ce délai à une journée grâce à un moteur de fusée chimique, plus puissant qu’un moteur ionique. Cela permettrait à nos clients, les opérateurs de satellites, d’économiser du temps et de l’argent, et aussi d’intervenir plus rapidement en cas de problème.
Vous allez effectuer vos tests à Chavalon. Pourquoi avoir choisi ce site?
– Pendant six à huit mois, nous avons retourné toute la Suisse afin de trouver un lieu qui réponde à nos besoins: bunkers, gravières, usines, etc. Les services cantonaux nous ont bien aidés dans nos recherches. Le site de Chavalon cochait toutes les cases: industriel, isolé, suffisamment grand pour garantir la sécurité, et proche de nos nouveaux bureaux. Heureusement, on a trouvé cet endroit qui est idéal. Sans ce dernier, nous aurions probablement dû partir à l’étranger. La Norvège était par exemple prête à nous accueillir, mais nous aurions pris le risque de perdre une partie de notre équipe.
En quoi ces innovations liées aux satellites sont‑elles si importantes pour nos sociétés aujourd’hui?
– Parfois, les gens ne s’en rendent pas vraiment compte. Le spatial est utile pour presque tout aujourd’hui. Que ce soit pour la navigation, la météo, les GPS… Et son rôle ne cesse de croître!
À quoi vont ressembler ces tests?
– Le moteur sera enclenché environ 30 secondes cumulées sur la semaine. Ces tests seront contenus dans un caisson en béton armé qui est actuellement en construction. Le moteur provoque une poussée de 35 kilonewtons au sol, soit environ 3,5 tonnes absorbées par ce caisson. En cas de problème, le système reste confiné dans ce dernier, avec des dispositifs anti-incendie et un arrêt d’urgence. Les opérations seront pilotées à distance depuis un centre de contrôle installé dans l’une des anciennes villas du site.
Plusieurs riverains sont préoccupés par votre arrivée. Quels vont être les impacts sonores, visuels et environnementaux de ces tests?
– Selon les simulations, les nuisances sonores équivaudront au bruit d’un aspirateur pour les riverains les plus proches pendant maximum 30 secondes par semaine. Ce niveau sonore est dans les normes et ne sera donc que court et ponctuel. Au niveau environnemental, ce moteur relâchera principalement des émissions de CO₂ équivalentes à celles d’un trajet en camion entre Lausanne et Zurich. Quant à l’impact visuel, il y aura une faible fumée, à savoir de la vapeur d’eau.
Aucune fusée ou véhicule spatial ne décollera donc de Chavalon?
– (Rires). Non, aucune! Déjà, nous ne produisons pas de fusées… mais surtout, pour en lancer une, il faut être proche de l’équateur afin de profiter de la rotation de la Terre. La Suisse n’est pas du tout un endroit adapté. Les lancements se font principalement aux États-Unis ou en Guyane française. À Chavalon, nous avons une autorisation de deux ans pour tester notre moteur.
Pour ce projet, vous avez effectué une levée de fonds record, c’est juste?
– Oui, de 40 millions de dollars. C’est l’une des levées les plus importantes dans le domaine à ce stade d’entreprise. La majorité des entreprises qui ont investi sont européennes. Du point de vue de la souveraineté, c’est très important que ces fonds ne viennent pas des États-Unis ou de la Chine. L’Europe doit aujourd’hui rattraper son retard dans le spatial.
Votre installation à Villeneuve va-t-elle créer de l’emploi localement?
– Nous sommes une quarantaine actuellement, mais nous visons les 200 employés d’ici deux à trois ans. Dès cet été, nous allons donc recruter des profils variés: polymécaniciens, automaticiens, ingénieurs mécaniques, ainsi que du personnel administratif. Notre ambition est aussi de travailler avec des fournisseurs de la région pour nous approvisionner en matériaux, outils et électronique.
Quelles sont les prochaines grandes étapes pour PAVE Space?
– Le stand de test sera terminé cet été et les premiers essais commenceront à la fin de la saison. Ensuite, nous allons faire un test aux États-Unis en octobre pour notre matériel électronique embarqué sur une fusée. Pour ce qui est de la construction du véhicule complet, elle est en cours. Sa mise sur le marché est prévue pour 2029.

Construite en 1965 par un consortium mené par l’entreprise Énergie Ouest Suisse (EOS), la centrale thermique de Vouvry avait pour mission de produire de l’électricité à partir de mazout lourd. Une production qui devait compenser les déficits hivernaux de l’énergie hydroélectrique. Perchée à 825 mètres d’altitude surplombant la vallée du Rhône, cette usine bénéficiait d’un emplacement stratégique. Sa proximité avec la raffinerie de Collombey permettait d’acheminer le pétrole brut directement jusqu’à la centrale via un oléoduc. L’ensemble du site comprenait: un bâtiment principal avec une salle des machines, une cheminée d’évacuation de 120 mètres, quatre tours de refroidissement, une station pour téléphérique, et 17 villas, autrefois occupées par les employés. La hausse des prix des combustibles due aux chocs pétroliers, combinée au durcissement des normes environnementales, ont conduit à sa fermeture en 1999. Depuis, plusieurs projets ont été envisagés, sans jamais aboutir. En 2017, EOS et Romande Énergie cèdent finalement le site au groupe Orllati.
