Pogi a fait chavirer le coeur des romands

Pas de surprise, le Slovène Tadej Pogačar a survolé la 79e édition du Tour de Romandie. Il boucle cette semaine avec un chrono de 20h05.  | J.-G. Python

Cyclisme
Comme attendu, Tadej Pogačar a survolé le Tour de Romandie en remportant 4 étapes, dont la dernière avec une arrivée à Leysin. Ce dimanche, le public n’avait d’yeux que pour le phénomène slovène.

Devant cet écran géant installé au village du Tour de Romandie à Leysin, le public ne se pose qu’une question lors de l’ascension finale de l’ultime étape: mais quand donc Tadej Pogačar va-t-il placer l’un de ses démarrages foudroyants qui laissent ses rivaux sur place? Par trois fois, l’Allemand Florian Lipowitz – son dauphin au classement général – l’attaque. Mais le Slovène revient à chaque fois dans sa roue. Puis à un kilomètre de l’arrivée, la star du cyclisme porte l’estocade et finit en solitaire. Il franchit la ligne célébrant sa victoire du jour avec la même gestuelle que Cristiano Ronaldo. La foule est en liesse, les enfants agitent des cartons à sa gloire. «Allez Pogi!»; «Pogi go!»

Comme prévu, Tadej Pogačar (27 ans) a littéralement survolé ce Tour de Romandie qu’il disputait pour la première fois. Hormis le prologue, il s’est payé le luxe de s’adjuger quatre étapes sur les cinq: deux en montagne, là où il excelle, et deux au sprint, là où on l’attendait peut-être un peu moins. Seul Ferdi Kübler en 1951 avait réussi une telle razzia. «Je suis très fier d’avoir coché ce Tour de Romandie, a-t-il déclaré à l’arrivée. J’ai eu beaucoup de plaisir à rouler sur ces routes.»

L’ogre, le glouton, le cannibale, tous ces surnoms qu’on lui accole illustrent la suprématie absolue que le Slovène exerce aujourd’hui sur le World Tour. C’est comme s’il évoluait sur une autre planète. En juillet, ce champion stratosphérique visera une cinquième victoire au Tour de France. Avant la Romandie, totalement polyvalent, il avait fait main basse sur quatre des cinq Classiques du printemps. Et il compte en faire de même au prochain Tour de Suisse (17-21 juin).

Une star accessible…

Toute la semaine, des foules de records d’affluence ont été battus sur les routes du Tour de Romandie, du col du Jaun à Martigny en passant par Leysin. La météo idéale a bien sûr aidé, mais pour la plupart des spectateurs, c’était surtout l’occasion de voir de près cet extraterrestre qui rafle tout sur son passage. 

Comme le résume Laurent Dufaux, l’ex-champion d’Ollon, venu en voisin à Leysin: «Pogačar est une vedette planétaire, l’un des plus grands cyclistes de tous les temps, et il touche un public plus large que les seuls passionnés de vélo. Il a provoqué chez nous, comme ailleurs, un immense engouement populaire. C’est évidemment grâce à lui que cette édition a été exceptionnelle.» 

Preuve de l’engouement particulier, plus de 140 journalistes étaient accrédités pour ce Tour soit 30% de plus qu’en 2025. «Nous avons pourtant accueilli par le passé des Wiggins, Froome, et Evans, tous vainqueurs du Tour, mais nous n’avions jamais vécu une telle effervescence médiatique», se réjouissait dimanche son directeur Richard Chassot. 

… mais pas pour ses adversaires

Tadej Pogačar est certes un tueur sur le bitume, mais un tueur à l’image sympathique. On le voit sourire au sein du peloton, faire la causette avec ses adversaires en pleine course, rester cool, tout l’inverse d’autres gloires du passé comme Armstrong ou Indurain. Ce qui participe aussi à sa popularité, selon Laurent Dufaux, c’est que «Tadej a une bonne bouille, il vient d’un milieu simple et il est resté très terre à terre. Tout cette semaine, ses parents l’ont suivi sur les routes dans leur camping-car et l’année dernière, presque incognito, il avait suivi sa copine qui avait disputé le Tour de Romandie féminin».

Chez ses adversaires, on sent comme une forme de résignation devant sa suprématie. Âgé de 27 ans comme lui, le Jurassien Yannis Voisard, meilleur Suisse de ce Tour avec sa 13e place au général, le reconnaissait à l’arrivée dimanche. «Hors norme, on voudrait que Tadej en laisse un peu plus aux autres, mais honnêtement à sa place, on ferait la même chose.» Même impression chez le seul qui a osé attaquer le Slovène dans l’ascension finale. «Avec Tadej au départ d’une course, c’est quasi impossible d’envisager de gagner, relevait Florian Lipowitz. Je suis content de ma 2e place du jour. Je n’ai pas pu donner plus.»

Une domination qui interpelle

Avant l’arrivée des premiers coureurs, des centaines de mordus de la petite reine se sont essayés sur l’étape du jour et ses 13 kilomètres d’ascension finale. Avec une petite marge, ils ont pu se reposer avant l’arrivée du peloton.

Chez la plupart d’entre eux, Tadej Pogačar suscite de la fascination. Mais certains sont aussi dubitatifs quant à ces performances répétées. «Je salue le champion, évidemment, relève Ahmed (73 ans) de Genève, mais sa manière de tout écraser me rappelle un peu Armstrong… Il accélère quand bon lui semble, dépose tout le monde, et c’est fini.» 

Ce qui frappe Emilien (27 ans), de Lutry, c’est l’état de fraîcheur qu’affiche régulièrement le Slovène à l’arrivée. «Il gagne sur tous les fronts sans jamais donner l’impression d’être à la limite, alors que les autres finissent souvent cramés.» Et d’ajouter: «Je regarde souvent les courses sur les chaînes belges. Au sujet de Tadej, les experts parlent du plus grand champion depuis 40 ans, car ils n’osent pas encore écorner le mythe Eddy Merckx. Mais d’ici une ou deux saisons, ils devront se rendre à l’évidence, Pogačar va le dépasser dans la légende.» 

Manu (37 ans), de Thonon, ne cache pas non plus certains doutes. «J’aime bien son côté cool et disponible contrairement à un Vingegaard. Il gagne tout et même trop! Et quand on connaît le passé sulfureux du manager de son équipe, Mauro Gianetti, on peut se poser des questions…»

Interrogé à l’arrivée, le syndic Jean-Marc Udriot se réjouissait surtout du succès du Tour de Romandie et de cette fin en apothéose à la maison. «C’est la septième fois que nous le recevons ici et c’est la première fois que l’arrivée a lieu chez nous. Cela donne évidemment une image dynamique à notre station très tournée vers le VTT. Nous voulons rester dans la boucle!» Et que pense-t-il du vainqueur du jour? Il croit en des performances propres, sans retenue. «Je suis totalement admiratif. Dans la vie, il faut faire confiance, sinon on a plus le droit de rêver!»

Un succès, mais des fonds à trouver

À la tête du Tour de Romandie depuis 20 éditions, le Fribourgeois Richard Chassot ne cachait pas son bonheur ce dimanche. «Le public a été incroyable, du jamais vu!» Et nul doute que la Pogačarmania y a été pour beaucoup. Au classement général, le Slovène devance l’Allemand Florian Lipowitz et le Français Lenny Martinez. À l’heure du bilan, il y a toutefois un bémol: le départ du principal sponsor après la précédente édition a laissé un trou de 400’000 francs dans le budget. Mais le directeur de la Boucle romande a bon espoir d’en trouver un nouveau pour les suivantes. «Bien sûr qu’on ne pourra pas vivre trois ans sans sponsor principal, mais le Tour de Romandie n’est pas encore en péril. J’espère que la belle semaine que nous venons de vivre éveillera l’intérêt de nouveaux partenaires!» Faute de ressources financières, les prochaines éditions du Tour de Romandie féminin sont quant à elles plus sérieusement menacées. Affaire à suivre.

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