Attirer le public, modes d’emploi

Même si le Pont Rouge a revu sa stratégie pour attirer un public diversifié et régulier, il mise sur des valeurs sûres comme le rappeur français Alpha Wann (ici le 16 février 2019).  | R. Lièvre

Musiques actuelles
Si les salles de concert connaissent une fréquentation stable depuis 2022, elles subissent néanmoins une situation financière complexe. Pour y faire face, de nouvelles stratégies émergent. Reportage.

«Le public se renouvelle, comme nous dans notre musique!» Cheveux décolorés et barbes poivre et sel se côtoient dans la pénombre. Il est 23h30, et Babylon Joke s’apprête à monter sur la scène du Rocking Chair (RKC) pour la première fois. S’il tourne beaucoup en Europe, ce monument de la scène alternative free party se produit pour un concert inédit en terres veveysannes.

Le 22 mai dernier, le RKC a programmé artistes et collectifs de cette scène musicale pour organiser une «teuf tekno». Gratuites et autonomes, ces fêtes organisées habituellement en pleine nature souffrent d’un dégât d’image, selon Dyllan Atkinson, stagiaire au RKC. Ce jeune de 24 ans a mené ce projet de A à Z. «Programmer Babylon Joke, l’un des pionniers de cette scène, est une grande chance. C’est une bête de musicien!», glisse-t-il avant de retourner en coulisses.

Au bar, Nina, 30 ans, nous raconte être venue ce soir pour la première fois, dans le but de découvrir la scène locale de free party, un mouvement qu’elle suit depuis plusieurs années. «J’ai plein d’amis qui gravitent dans ce milieu, et j’ai justement une amie qui mixe ce soir.» Flo, 34 ans, est lui descendu exprès de Crans Montana pour cette fête à Vevey. «Plus que des concerts, ces types de soirées sont des événements sociaux. On rencontre beaucoup de monde.»

Élargir les horizons musicaux

Selon Pauline Pannatier, responsable communication du RKC, la programmation d’artistes et de collectifs issus de ce milieu dans une salle institutionnelle permet justement de leur donner une «autre visibilité». Une décision qui ne relève pas du hasard. «Ce projet de fin de stage est un moyen de donner la parole à une personne plus jeune, qui peut attirer un autre public, abonde Léonard Piguet, l’administrateur du RKC. Le phénomène des free parties attire notamment une frange jeune et alternative.»

Depuis 2022, les soirées festives de cette salle de concert veveysanne, sans groupes en live, attirent moins de monde – jusqu’à 40% de moins qu’avant la crise du Covid. «Si les 16-17 ans se réjouissaient de pouvoir venir à ces soirées, ils ont aujourd’hui une autre manière de sortir et de s’amuser, analyse Léonard Piguet. Nous essayons donc de toucher d’autres scènes musicales, afin de capter d’autres publics.»

Autre atout de ces soirées organisées avec des collectifs externes: l’engagement de nouvelles forces vives au sein des bénévoles. «Si ce n’est pas une stratégie en soi, l’investissement de nouvelles recrues permet de garder une salle jeune pour les jeunes», explique Pauline Pannatier.

Coordination régionale

À quelques kilomètres de là, le Ned Music Club observe une baisse significative de la fréquentation pour ses événements de petite envergure. Et ce depuis 2022 pour l’espace culturel montreusien. Parmi les difficultés rencontrées, il y a notamment celle de fédérer un public autour de propositions «plus modestes».

«Cette réalité semble être partagée par les acteurs culturels de la région, détaille son administrateur Sébastien Sozedde. Afin d’y répondre, les responsables de salles et associations culturelles locales ont développé des échanges réguliers, afin de coordonner les calendriers et limiter les concurrences directes entre événements.»

Outre une meilleure communication entre les structures de la région, le NED tente également de développer des rendez-vous récurrents permettant de fidéliser un public spécifique, à l’instar des soirées «VendreDUB», organisées chaque mois autour des musiques dub et bass music.

Une stratégie de spécialisation également éprouvée du côté de Martigny. «Nous avons augmenté le nombre d’événements proposés par rapport à notre programmation d’avant la crise sanitaire, afin de diversifier l’offre et de favoriser le retour du public dans nos salles», souligne la responsable communication des Caves du Manoir, Vinciane Murisier. D’un concert de métal dédié aux enfants au cabaret de chansons françaises, la salle creusée dans la roche accueille un public très éclectique, «de 0 à 99 ans».

À la recherche de la bonne recette

Salle culturelle alternative montheysanne, Le Kremlin essaie de se profiler comme un «lieu de création», et non plus uniquement comme une salle de concert. «C’est un virage que nous sommes en train de prendre, confirme Ludovic Chappex. Notre programmation est plus flexible, et nous tissons des liens avec d’autres associations, afin d’attirer un public âgé entre 20 et 30 ans.»

Depuis 2019, cette salle accuse une baisse de fréquentation de 15 à 20%, en particulier auprès des jeunes. Pour contrebalancer cette perte, Le Kremlin tente de dynamiser ses offres parallèles, comme son ciné-club hebdomadaire. Grâce à un changement d’horaire, le rendez-vous dominical engrange désormais 30 personnes en moyenne, en majorité des seniors, contre 15 à 20 lorsque la projection tombait le jeudi soir. «Si la fréquentation accuse une légère baisse, l’écoute est meilleure aujourd’hui», temporise l’administrateur.

Évolution des habitudes

À quelques encablures, Le Pont Rouge, une autre scène inoxydable de la cité chablaisienne, est aussi concerné. «Nous sommes clairement revenus à la normale en termes de fréquentation, observe Cyril Huguet. Ce semestre est excellent, avec cinq soirées sold out, c’est un record!»

Si le succès est parfois moins au rendez-vous, le programmateur et administrateur l’attribue aux choix musicaux. S’il concède que le public peut beaucoup fluctuer, «rabâcher le Covid, c’est une excuse qui commence un peu à dater», il reconnaît que la jeunesse est moins présente dans les salles. Un phénomène qui s’explique selon lui plutôt par l’explosion de l’offre. «Le public rap et de musiques urbaines se déplace parfois moins pour des concerts, par rapport au rock, par exemple. Ce semestre, j’ai un peu levé le pied sur ce style musical, donc il y a eu moins de kids cette saison.»

Esprit de fête, es-tu là?

Outre les fluctuations de la fréquentation, toutes les salles interrogées s’accordent sur un point: le changement dans la consommation au bar (voir encadré). Si les soirées dansantes au RKC lui permettaient de prendre davantage de risques en termes de programmation grâce aux importants revenus qu’elles généraient, le comité doit désormais faire plus attention. Mais Léonard Piguet de préciser que l’équilibre financier aujourd’hui est «assez bon».  Quelle que soit sa forme aujourd’hui, la fête semble loin d’être finie.

Un écosystème fragile

Depuis la fin des mesures liées au Covid au 1er avril 2022, la situation des salles de concert est nuancée. Menée en décembre 2025, l’enquête de Petzi (fédération suisse des clubs et des festivals de musiques actuelles) montre que les ventes de billets pour les événements restent stables dans de nombreux lieux. Malgré une bonne fréquentation, plusieurs facteurs minent toutefois l’écosystème: la hausse des coûts fixes, l’évolution des habitudes de consommation et la baisse des recettes de la restauration/bar qui ne permettent plus de garantir une situation économique stable. «Le public n’a pas simplement disparu, son comportement a changé», remarque Diego Dahinden, coordinateur pour la Suisse alémanique. Le bar est un point névralgique: plus de 70% des membres de Petzi observent une baisse de leurs recettes. «C’est un enjeu décisif, car la restauration/bar constitue historiquement un élément central du financement des salles», poursuit Diego Dahinden. Une précédente enquête de la faîtière, datant de 2019, montre que le Food & Beverage représentait environ 43% des recettes totales de nombreuses structures. «En résumé, le public est toujours présent, mais il fréquente les événements de manière plus sélective et consomme autrement, conclut-il. Cela crée de nouvelles incertitudes économiques pour les lieux, malgré une demande stable.»

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