«L’État doit veiller à ce que l’innovation en IA et la sécurité restent compatibles»

Directeur de l’Office fédéral de la cybersécurité, Florian Schütz plaide pour davantage de souveraineté numérique. | Benedikt von Loebell / Trust Valley Days

Protection des données
Aborder la souveraineté numérique, dans un climat de défiance envers la Silicon Valley: les Trust Valley Days ont réuni quelque 80 start-up fin septembre à l’EPFL. Développer cet outil et surtout définir un cadre clair pour davantage de sûreté, c’est aussi l’appel du directeur de l’Office fédéral de la cybersécurité.

Intervenant lors des derniers Trust Valley Days, Florian Schütz a abordé les enjeux liés aux agents d’intelligence artificielle. Directeur de l’Office fédéral de la cybersécurité, il répond à nos questions en marge de cet événement où décideurs, entrepreneurs et acteurs politiques se sont réunis pour réfléchir à l’avenir de la confiance numérique. Une convention qui a réuni plus de 1’300 participants et 80 start-up, pavant la route en direction du sommet de Genève sur l’IA qui aura lieu en juin 2027.

Alors que plusieurs grandes entreprises du secteur appellent les gouvernements à mieux encadrer cette technologie, quelles réponses doivent être apportées à l’échelle nationale?

– Les gouvernements peuvent dans un premier temps mettre en place un cadre juridique clair définissant les conditions dans lesquelles l’IA peut être développée et utilisée. Cela inclut notamment des règles relatives à la protection des données, à la transparence et à la traçabilité des systèmes d’IA, ainsi qu’à la protection contre la discrimination et d’autres risques.

Ne faut-il pas aussi clairement définir les responsabilités entre les différents acteurs?

– Absolument. Les entreprises doivent connaître les exigences qui leur sont applicables et qui est responsable en cas de préjudice ou de décision erronée. Par ailleurs, l’État peut, par le biais d’autorités de contrôle, de normes techniques, de certifications et de programmes de soutien ciblés, veiller à ce que l’innovation et la sécurité restent compatibles.

Mais les États ont un pouvoir limité…

– Étant donné que les applications d’IA sont développées et utilisées au-delà des frontières, une coordination internationale s’impose également, afin d’éviter autant que possible des règles nationales divergentes et contradictoires.

Quelles sont les responsabilités d’une PME en termes de cybersécurité?

– Dans un premier temps, l’entreprise doit recenser les applications d’IA utilisées, les données traitées dans ce cadre et les risques qui y sont associés. Sur cette base, des directives internes peuvent définir quels outils d’IA sont autorisés à quelles fins et quelles applications nécessitent un contrôle ou une autorisation préalable.

Comment les entreprises peuvent-elles renforcer leur résilience?

– L’Office fédéral de la cybersécurité a mis au point une méthode de cybersécurité et de résilience (MCSR). Cette méthode comprend cinq étapes et peut être appliquée par toutes les entreprises, quelles que soient leur taille et leur secteur d’activité. La publication d’une version révisée de la méthode MCSR, ainsi que d’outils supplémentaires destinés aux PME, est d’ailleurs prévue pour décembre 2026.

Être secondé par l’intelligence artificielle ?

Entre réglementations européennes et omniprésence des plateformes étasuniennes, comment y voir clair? Et comment garantir une souveraineté numérique? Coup de sonde dans l’innovation locale, au sein de deux nouvelles PME qui proposent des services «augmentés».

Au service des médecins
Ayant tout récemment uni leurs 30 années d’expérience dans l’informatique, Domenico Di Marco et Frédéric Bonvin ont fondé FreDom le 21 août dernier. Basée à Aigle, leur entreprise souhaite répondre à un défi, celui de la surcharge administrative des médecins.
«Avec le projet Tempo, nous avons conçu une solution d’intelligence artificielle permettant aux médecins de retrouver le confort du dictaphone professionnel sans modifier leurs habitudes, explique Domenico Di Marco. La voix est instantanément transformée en un compte rendu structuré et prêt à l’envoi, c
e qui permet de s’affranchir des processus de retranscription laborieux.» La particularité de cette démarche? Le positionnement «strict» sur la souveraineté des données. «À l’heure du , nous privilégions le traitement intégralement en local pour assurer une protection et une étanchéité totales des données médicales», insiste le cofondateur. Un contrôle «total» essentiel, le dossier médical d’un patient exigeant un niveau de protection supérieur. «Nous appliquons un principe fondamental: une donnée qui n’a pas besoin de circuler ne doit pas circuler, estime Domenico Di Marco. Il ne s’agit pas d’un rejet dogmatique des technologies étrangères, mais d’une volonté pragmatique d’offrir des alternatives robustes, locales et confidentielles qui garantissent à 100% le respect du secret professionnel et la sécurité des données.»

Régler des litiges juridiques
Trancher des litiges en dehors du système judiciaire public, avec, à la clé, une sentence valant titre exécutoire comme un jugement. Nouvelle venue sur la scène juridique et basée à Monthey, Concorda propose depuis fin septembre la «première plateforme suisse d’arbitrage assisté par l’intelligence artificielle», en partenariat avec Silex, l’IA juridique suisse. «Beaucoup renoncent à faire valoir leurs droits, faute de moyens ou de temps. Concorda comble ce vide. Nous ne remplaçons pas le juge par une machine: l’IA fait la préparation, qui rend la procédure si chère, et l’arbitre garde l’appréciation des preuves et la décision», détaille son cofondateur, Philippe Nantermod.
Élu PLR au Conseil national et avocat, ce dernier a un regard sensiblement différent sur la souveraineté numérique. «Je suis assez sceptique quant à ce concept, du moins d’un point de vue politique. Nous n’avons pas la capacité d’offrir, par des solutions nationales, les réponses aux besoins informatiques.»
Ayant accès à des informations confidentielles, sa PME a ainsi décidé – afin de se prémunir de cyberattaques potentielles – de s’appuyer sur des infrastructures professionnelles. Infomaniak et Amazon Web Services (AWS) en l’occurrence. «Amazon Web Services permet de choisir la région dans laquelle les données sont hébergées, notamment hors des États-Unis, précise-t-il. Par ailleurs, aucune donnée nominative n’est transmise sur les serveurs AWS. Les données destinées au traitement par l’IA sont totalement anonymisées.»