
Dans cette adaptation de l’oeuvre d’Alfred de Musset, Laurent Natrella y transcrit un témoignage vibrant d’une «jeunesse en quête de sens, emplie de fougue et de folie douce». | L. Pasche
Il est des œuvres dont la portée traverse les siècles sans prendre une ride, trouvant dans chaque époque un nouveau miroir où se refléter. «Fantasio» appartient indéniablement à cette catégorie. Rédigé par Alfred de Musset au cours de l’année 1833, puis publié en 1834 dans la prestigieuse «Revue des deux mondes», ce chef-d’œuvre du romantisme français n’a rien perdu de sa superbe.
Laurent Natrella y voit le témoignage vibrant d’une «jeunesse en quête de sens, emplie de fougue et de folie douce». Une jeunesse qui, hier comme aujourd’hui, cherche sa place dans un monde qui lui semble souvent étranger. Le metteur en scène continue la tournée romande de ce texte splendide au Théâtre du Reflet les 4 et 5 mars prochains.
Pour bien saisir la portée de son adaptation résolument moderne, il convient de s’immerger dans l’intrigue singulière qui lie les personnages. La pièce nous transporte dans le sillage de Fantasio, un jeune homme aussi désabusé qu’endetté. Pour échapper à la monotonie de son existence et à la misère qui le guette, il se déguise en bouffon du roi.
Cette identité d’emprunt, loin d’être un simple artifice, devient un véritable outil de vérité qui va l’amener à approcher la princesse Elsbeth — promise à une union politique qu’elle refuse. Animé par un esprit de liberté frondeuse, Fantasio s’emploie à bousculer les conventions établies et fait triompher les élans du cœur sur les impératifs de la raison d’État.
Un renvoi au présent
Comme le rappelle si bien Laurent Natrella, longtemps sociétaire de La Comédie-Française, les écrits de Musset sont le prolongement direct de ses propres tourments et passions. L’amour constituait pour le dramaturge une porte de sortie face aux contraintes de la société. Pour restituer cette poésie sur scène, Laurent Natrella a fait le choix de s’entourer de «jeunes acteurs inventifs et vibrants, capables de porter cette écriture exigeante». La lecture contemporaine qu’il présente souligne ainsi avec brio l’audace d’un texte qui refuse de se laisser enfermer dans un style unique.
La pièce de Musset se joue en effet des genres et des frontières en bousculant les codes théâtraux traditionnels, «mêlant sans retenue la satire, l’élégie, mais aussi des éclats comiques et des murmures intimes», s’extasie Laurent Natrella. C’est dans cet esprit qu’il a imaginé une atmosphère flamboyante, faite d’images très contemporaines et de paysages oniriques, parfois burlesques. Une attention particulière a par ailleurs été portée sur l’univers musical (créé par Christophe Fossemale): baroque, rock, jazz, touches de techno… Des registres variés qui enrichissent l’interprétation multiple du texte.
Au-delà de son aspect stylistique détonnant, la grande force de cet écrit ancien réside dans son écho avec notre époque actuelle. «Lorsque Musset rédige «Fantasio», la France sort d’une succession de bouleversements majeurs: Révolution, Empire, Monarchie de Juillet… Dans ce paysage de ruines, on tente de reconstruire du sens, des valeurs. Cette œuvre me paraît emblématique de ce moment: une jeunesse animée par le désir de refonder quelque chose, tout en éprouvant l’impossibilité même de cette reconstruction, explique Laurent Natrella. Cette lecture m’a renvoyé à notre présent, car nous traversons, nous aussi, une période de bascule: un monde semble se fissurer sous nos yeux.»
Plus d’infos: lereflet.ch/spectacles/fantasio/
«Fantasio», Le Reflet, rue du Théâtre 4, Vevey, ma 4 mars (19h), me 5 mars (20h).
