Le monde viticole a mal à ses successions

Ena Gloor et Emanuel Marcicovetere (à g.) se sont lancés: ils ont repris le domaine du Luissalet à Bex, mis en vente par Willy et Natahlie Deladoëy. Le feeling a bien passé et l’affaire conclue le 1er mai. | K. Di Matteo

Héritage
Remettre son domaine, dans le cercle familial ou non, peut virer au chemin de croix à l’heure où la branche est malmenée. Témoignages entre optimisme et inquiétudes.

Tout domaine viticole a son histoire et, dans de nombreuses exploitations, celle-ci s’écrit au sein d’une même famille sur plusieurs générations. 

Mais la crise économique qui secoue la branche ces dernières années met à mal ce principe ancestral de succession quasi naturelle. Perspectives économiques à risque, dureté du labeur, manque de moyens pour racheter, désintérêt pour le métier… Les facteurs sont multiples pour expliquer les difficultés toujours plus grandes de «remettre». L’incertitude peut même se doubler du crève-cœur d’être contraint de se séparer d’avoirs familiaux de longue date et, parfois même, du domicile d’une vie.

«Aujourd’hui, toute une génération de vignerons baby-boomers arrive à la retraite et c’est une situation que nous avons mal anticipée», admet François Montet, président de la Fédération vigneronne vaudoise, lui-même exploitant à Blonay. 

Vendre ou louer

Des confrères dont les enfants ne veulent pas assurer la relève, François Montet, 59 ans, en connaît un certain nombre, et un en particulier: lui-même. «Je n’en fais pas une maladie, mais la question de la suite se pose, même si j’irai au bout et que les vignerons n’arrêtent pas à 65 ans pile, la remise est le plus souvent progressive. Vendre n’est toutefois pas une option pour moi, je ne souhaite pas me défaire des propriétés familiales. Je préfèrerais louer. Beaucoup pensent qu’il faut être propriétaire pour être vigneron, mais on oublie que la moitié des vignes n’est pas travaillée par des tâcherons.»

Ena Gloor et Emanuel Marcicovetere peuvent en témoigner. Les deux Bâlois travaillaient encore récemment sur une exploitation en location en Argovie où ils ont lancé leur gamme Offline Wine. Mais quand l’éducatrice sportive et l’informaticien de formation, 33 et 32 ans, ont découvert en juillet dernier que Willy et Nathalie Deladoëy souhaitaient remettre leur domaine à Bex, ils n’ont pas hésité. Les deux Chablaisiens, après 37 ans de labeur et n’ayant pas d’enfant intéressé à leur succéder, ont ainsi pu passer la main. 

Depuis le 1er mai, Ena et Emanuel sont donc à la tête des 4 hectares du Luissalet, sur la colline de Chiètres. «C’était important de reprendre un domaine qui a déjà son réseau, un bon chiffre d’affaires et qui travaille plusieurs cépages, pas seulement le Chasselas», explique Emanuel, qui a terminé un apprentissage de vigneron et fait une expérience en Champagne.

Pour les fonds propres, les deux nouveaux exploitants ont pu compter sur la famille et des amis. Malgré la prise de risque assumée, ils ont les idées claires sur la formule envisagée qui mêle bio, événementiel et agrotourisme.

Au moment de «tirer leur révérence», selon leur expression, Willy et Nathalie, 67 et 60 ans, se disent extrêmement soulagés. «J’ai eu la boule au ventre dès que nous avons mis l’annonce il y a un an, mais nous avons vite été rassurés, des offres sont arrivées assez rapidement, explique Nathalie. Notre chance est aussi d’avoir une deuxième maison non loin d’ici et de pouvoir continuer à vivre sur cette magnifique colline.»

«On ne reprend pas, on rachète»

Sur le domaine des Afforêts, le long de la route des Ormonts à Aigle, Jean-Noël Favre, 65 ans, n’a jamais douté que ses fils Florian et Gilles reprendraient les 7 hectares. 

Les fistons non plus, en acquiesçant entre deux regards entendus, mais ils ne cachent pas avoir calculé aussi. «Parce que quand on nous dit: <Ah, vous reprenez à votre père!>, on dirait que c’est un don, mais c’est un rachat, explique Florian. À la valeur de rendement et non vénale, certes, puisque nous sommes membres de la famille, mais tout de même! Sans compter que papa emploie des membres de la famille sur l’exploitation. Quand tu mets le nez dans la comptabilité et que tu fais ton budget, tu prends conscience des responsabilités.»

Et Gilles d’ajouter: «C’est sûr que si tu ne regardes que l’état du marché, les vignes qui s’arrachent, le prix du raisin qui chute, le vrac qui ne vaut plus rien, tu ne te lances pas. Au bout d’un moment, il faut y aller. Et si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais.»

À Epesses, Clément Gaillard abonde: «Si on veut se lancer pour faire de l’argent, autant ne pas se lancer!» Lui, après des expériences en France, en Afrique du Sud et au Tessin, a prévu de reprendre les 15 hectares familiaux d’ici à 3-4 ans. «Mes parents vont sur la soixantaine et sont gentiment fatigués.»

Au sein de l’Association des jeunes vignerons de Lavaux qu’il préside, Clément rencontre beaucoup de confrères motivés à succéder à leurs parents. Ce qui n’enlève rien aux difficultés. «Hormis l’extrême lourdeur administrative, elles sont surtout financières. Certains n’ont pas de trésorerie pour acheter les parts familiales, sont sur les genoux après des années difficiles, doivent reprendre un domaine avec des dettes, voire carrément au bord de la faillite… Les banques sont frileuses, surtout sur les terrasses en pente de Lavaux, où les coûts d’exploitation sont les plus hauts du monde!»

S’il ne cache pas son agacement «face au manque d’anticipation de toute la branche et d’écoute de l’État», pour lui le salut ne viendra que des vignerons eux-mêmes. «Qu’on le veuille ou non, si on a la passion et qu’on veut reprendre ces exploitations, il ne tient qu’à nous de le faire. Si on attend de l’aide d’un autre ou de l’État, on est morts!»

« Traduire les intentions en bases légales est très compliqué »

Le soutien aux transferts de domaines est l’un des trois axes du vaste programme d’aide au secteur viti-vinicole présenté en novembre dernier. La conseillère d’État annonçait une enveloppe de 1,2 million de francs pour faciliter la reprise, que ce soit dans ou hors du cadre familial, ainsi qu’un soutien à la formation et à la promotion des métiers de la vigne. «Du moment que le marché ne fonctionne plus comme avant, il devient difficile d’encourager vos jeunes à se lancer, constate Olivier Viret, chef du Centre de compétence cultures spéciales à la Direction générale de l’agriculture, de la viticulture et des affaires vétérinaires de l’État de Vaud. Les écoles spécialisées comme Changins sont aux premières loges pour constater la difficulté à trouver des personnes qui se forment.» Parmi les obstacles, le «Monsieur domaines viticoles vaudois» ajoute des lourdeurs formelles qui confinent «au calvaire administratif», de même que les valeurs de reprise. Les membres de la famille de l’exploitant sont favorisés avec la prise en compte de la valeur de rendement. Les autres doivent pouvoir soutenir la valeur du bien-fonds, autrement plus élevée. «Et cette valeur n’est évidemment pas la même si le domaine est à Lavaux ou Bonvillars, reprend Olivier Viret. Me revient un exemple en Lavaux justement: le fils n’était pas éligible à la reprise, mais son épouse oui.» Selon lui, la législation actuelle, qui date d’une époque où le marché allait bien, n’est tout simplement plus adaptée. «Et traduire les intentions politiques actuelles en bases légales prendra beaucoup de temps.» Et d’autant plus que la démarche, si elle ne part pas de zéro, a mis trop de temps à être actionnée. «J’en veux à la branche elle-même, qui n’a rien vu venir. En appeler à État est facile, mais il faut une interprofession qui bouge.»

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