L’orgue, ce trésor patrimonial méconnu

Cyrille Fauchère (à gauche) et Edmond Voeffray, auteurs du guide sur les orgues du Valais. | M. Martinez et B. Dubuis

Histoire
Intitulé «Les orgues du Valais: itinéraire d’un patrimoine vivant», un guide met en évidence vingt instruments emblématiques, dont trois dans le Chablais valaisan.

«Lorsque les organistes étrangers pensent au Valais, ils pensent d’abord à l’orgue de Valère, le plus vieil orgue jouable au monde. Puis à ceux de la vallée de Conches (Haut-Valais). Mais quand ils visitent l’église Saint-Hippolyte à Vouvry, ils tombent en pamoison.»
Organiste à la cathédrale de Sion, Edmond Voeffray ne tarit pas d’éloges sur l’orgue vouvryen, le plus important du Valais en nombre de registres (ndlr: pièces de bois coulissantes permettant l’admission de l’air dans les jeux de tuyaux) à l’époque de sa construction. L’instrument, achevé en 1831 et l’un des derniers réalisés par le facteur d’orgues haut-valaisan Jean-Baptiste Carlen, fait partie du catalogue de vingt instruments présentés dans le guide «Les orgues du Valais: itinéraire d’un patrimoine vivant».

Un guide à écouter
Co-écrit par Edmond Voeffray et Cyrille Fauchère, spécialisé dans l’histoire religieuse du Valais des XVIe et XIXe siècles, l’ouvrage, tiré à 25’000 exemplaires, a été publié le mois dernier par la Société d’histoire de l’art en Suisse en partenariat avec le Service immobilier et patrimoine du Canton du Valais et l’Association Orgue Bramois.
Le guide, destiné au grand public, invite à la découverte d’un patrimoine bâti et musical unique et exceptionnel de quelque 250 instruments. L’itinéraire propose vingt orgues, de Vouvry à Münster, que l’on peut entendre en scannant des codes QR.
Pourquoi ces vingt-là? «On ne pouvait pas parler des 250, note Raphaël Marclay, membre du comité de l’Association Orgue Bramois et relecteur et coordinateur du projet. Il s’agissait de couvrir les districts, les différentes époques, les esthétiques sonores et les diverses spécificités techniques.»

Bannis par le protestantisme
La sélection, opérée par Edmond Voeffray, comporte ainsi notamment – outre l’orgue de Valère, daté des années 1430 – l’orgue le plus haut d’Europe, à l’église de l’hospice du Grand-Saint-Bernard, ou encore l’orgue monumental de l’église du Saint-Esprit à Brigue, datant lui du 20e siècle. Ainsi que trois instruments chablaisiens: celui de l’église de Vouvry, donc, mais également l’orgue de l’église Saint-Didier, à Collombey, installé en 1967 et «idéal pour le répertoire baroque», et celui de la basilique abbatiale de Saint-Maurice. «Inauguré en 1950, cet instrument se révèle de loin le plus grand du Valais et rivalise avec les plus importants de Suisse romande», précise le guide, ajoutant que «son premier titulaire, le chanoine Georges Athanasiadès», a «fait résonner cet instrument pendant 70 ans» et lui a conféré «une notoriété internationale».
De là à faire du Valais, qui détient donc le titre du plus vieil orgue jouable au monde, une capitale mondiale? «Ce serait présomptueux de dire cela, estime Raphaël Marclay, organiste titulaire à Bramois. Mais le Valais est définitivement une terre d’orgues.» Inventé par Ctésibios d’Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère, l’instrument, par son utilisation «dans les églises riches et prestigieuses à la fin du Moyen Âge», ira jusqu’à «remettre en question la prééminence du chant, unique musique admise au culte jusque-là», expliquent Edmond Voeffray et Cyrille Fauchère dans l’introduction de l’ouvrage.
«Avant la Réforme, il y avait des orgues partout, complète le dernier nommé. Au XVIe siècle, le protestantisme les a bannis, car ils étaient le symbole d’une Église corrompue par les richesses. Certaines églises valaisannes ont alors pu récupérer les instruments des églises qui étaient devenues protestantes. On peut dire que la Contre-Réforme a favorisé le développement des orgues.»

Quid du Chablais et de la Riviera?
Revenons au Chablais valaisan. «Il y a dans cette région principalement deux types d’orgues, nous répond Edmond Voeffray. Ceux qui ont été construits au début du XIXe siècle par les facteurs haut-valaisans – à cette époque, c’est comme si toutes les paroisses du Bas-Valais voulaient leur orgue à l’égal du Haut, qui en était rempli. Et puis une série d’orgues modernes, réalisée notamment par la maison Kuhn dans les années 1960-70 et symbolisée par l’orgue de l’église de Collombey.»
À noter que si, protestantisme oblige, la situation de l’orgue côté vaudois «n’est pas tout à fait la même qu’en Valais en termes de patrimoine historique, avec des instruments qui datent plutôt des années 1930-1960», la Riviera et le Chablais vaudois comptent également «quelques beaux instruments», note Dominique Morisod, le président de la Fondation du Musée suisse de l’orgue, à Roche. Il cite notamment celui de l’église Sainte-Claire, à Vevey, l’orgue du temple de La Tour-de-Peilz ou encore l’ancien orgue de l’église catholique de Montreux. «Et il y en a bien plus qu’on ne pense: Aigle en a cinq, Bex en a quatre. Et tous sont bien documentés.»


Plus d’infos: shop.gsk.ch/fr/les-orgues-du-valais.html

Le guide «Les orgues du Valais: itinéraire d’un patrimoine vivant» est disponible en librairie au prix de 18 francs ou sur le site de la Société d’histoire de l’art en Suisse.

Pour aller plus loin, le catalogue des orgues de Suisse et du Liechtenstein:
orgelverzeichnis.ch

Un patrimoine vivant mais fragile

Le sous-titre du guide le souligne: l’orgue représente un patrimoine vivant. Mais il n’en demeure pas moins méconnu du grand public. «Les orgues se trouvant principalement dans les églises et les églises étant en crise, c’est assez difficile de faire vivre tout ça», note Edmond Voeffray. Qui avec Cyrille Fauchère pointe du doigt dans le guide que les instruments électroniques et numériques sans tuyaux «représentent malheureusement souvent un danger pour le riche patrimoine des orgues». Une crainte qu’explicite Dominique Morisod. «Les paroisses ont de plus en plus de problèmes budgétaires, pourquoi dépenser 150’000 francs dans un relevage d’orgue quand on peut acheter un orgue électronique à 10’000 francs? C’est un vrai problème au niveau patrimonial», estime le président de la Fondation du Musée suisse de l’orgue.

Autre souci: s’il existe bel et bien un répertoire de compositions contemporaines et si les conservatoires proposent des classes d’orgue et des offres de cours pour les enfants, former un ou une organiste «est un travail gigantesque qui prend au moins trois à quatre ans», fait remarquer Edmond Voeffray. L’organiste et co-auteur du guide valaisan, qui a grandi dans le Chablais, relève que le Musée suisse de l’orgue promeut «une vision de l’instrument hors de l’église». Et avec un succès grandissant, puisque l’institution rotzérane vient de terminer sa saison de concerts sur un chiffre «très positif» de plus de 700 auditeurs. «Et ce ne sont pas que des fidèles, mais aussi des curieux, des touristes, un public varié, se réjouit Dominique Morisod. On est confortés dans notre travail.» De quoi, l’année du centenaire de l’Association des organistes romands, conjuguer l’histoire de l’orgue au présent… et au futur.

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