
Le Château de l’Aile est l’une des constructions majeures du néogothique vaudois. | N. Desarzens
«Même les vieilles pierres ne protègent pas de la chaleur!» En pleine vague de canicule, Mariza Durgnat nous accueille au troisième étage du château, où elle vit avec ses deux enfants de 16 et 8 ans. Volets fermés pour garder au mieux la fraîcheur, le foyer familial dégage une atmosphère accueillante et intimiste.
Si l’espace est certes flamboyant – dont un couloir si spacieux que sa fille y a appris à faire du vélo et du patin à roulettes – la décoration est sobre et élégante, mettant tout de suite à l’aise. «Pas de bling-bling ici», déclare-t-elle d’emblée.
Elle réside dans le château de la place du Marché depuis 2018. Elle a quitté alors un appartement de 4 pièces «standard» à Chardonne avec ses deux bambins et a déballé ses cartons dans un logement de 12 pièces. Mais elle l’assure, cet habitat n’exprime en rien un train de vie «extravagant». Et avoue volontiers qu’une telle spaciosité présente aussi quelques désagréments. «On s’éparpille beaucoup et l’entretien est titanesque!»
«Nous ne sommes pas des châtelains!, ajoute-t-elle d’ailleurs. Oui, nous habitons dans une grande maison, mais nous vivons tout à fait normalement. Mes enfants sont à l’école publique et restent très terre à terre.» Interrompue par un appel de son fils, parti se baigner au lac avec des amis, celui-ci nous le confirme: «Même si j’habite dans un château, je vais au collège en train et en bus, comme mes copains.»
Enfant issue de l’immigration, Mariza n’oublie pas ses racines. «Chaque année, on aime aller passer nos vacances familiales dans le petit village d’origine de ma mère. Ce retour aux sources est crucial.»
Un joyau familial
Entrepreneuse en parahôtellerie depuis plus de 20 ans, cette quadragénaire d’origine portugaise gère l’exploitation de ce monument du néogothique vaudois (voir encadré) depuis la rénovation entreprise par l’industriel Bernd Grohe, qui n’est autre que son beau-père.
«Ma mère, Ester, l’a épousé quand j’avais 10 ans. Je ne suis donc pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche. Bernd est un homme très humble, je n’ai pas grandi sur un yacht!» Ayant effectué toute sa scolarité sur la Riviera, Mariza a décidé de poursuivre des études en marketing à Lisbonne, dans son pays d’origine. C’est là qu’elle a découvert la parahôtellerie et qu’elle y a pris goût.
En 2017, alors que son beau-père était en train de terminer la première phase de rénovation de cet emblème architectural vaudois, il était à la recherche d’une personne pour s’en occuper. «Je suis donc arrivée là par opportunité professionnelle.»
Gardienne du château, c’est elle qui gère l’édifice depuis l’intérieur. Avec deux enfants en bas âge, elle a ainsi réussi à concilier ces deux aspects, travaillant directement sur son lieu de vie. «Pouvoir gérer un tel joyau sans pression, car mon beau-père en est le propriétaire, et pouvoir concrétiser des idées pour dynamiser les lieux, c’est une opportunité en or!»
L’événementiel pour dynamiser le patrimoine
À l’arrivée de la Fête des Vignerons de 2019, elle a approché la Confrérie, qui en a fait son espace VIP durant le mois de festivités au cœur de Vevey. «Les pièces étaient toutes rafraîchies, mais complètement vides. C’est la Confrérie qui a tout acheté, du mobilier à la vaisselle. Une fois la Fête terminée, je leur ai tout repris», retrace-t-elle.
Si le dernier étage est réservé à sa vie de famille, les deux niveaux inférieurs sont dévolus à l’événementiel. Accueillir des entreprises, des équipes de tournage – un certain Phil Collins y a passé un court séjour il y a trois ans pour réaliser un documentaire – mais aussi célébrer les 13 ans de son fils avec une boule à facettes en invitant ses camarades d’école. Le château est donc polyvalent. «Diversifier les activités permet aussi d’entretenir le bâtiment», souligne celle qui s’est aussi formée en tant que coordinatrice de mariage, afin d’étoffer ses services. «Je peux proposer des projets quasi clé en main.»
À en croire les échafaudages installés sur le parvis, une nouvelle formule s’apprête à voir le jour. Auparavant affectées à de l’habitation, les annexes collées à la Salle del Castillo seront, à terme, transformées en cinq appartements parahôteliers. Le changement d’affectation est une démarche en cours depuis 2022. «Avec un bâtiment classé (ndlr: le Château de l’Aile est classé en note 1 dans le recensement architectural du Canton), tout prend énormément de temps! Heureusement que j’étais un peu naïve.»
Les démarches administratives ne l’empêchent pas de faire vivre ces vieilles pierres, au contraire. Entre des fêtes d’anniversaire, un mariage et DJ set, l’été suit son cours. Et pour la première fois, aucun mariage ne fera résonner l’enceinte du château en septembre. «Je vais collaborer avec la Biennale Images en accueillant un Biergarten, ainsi que des expositions dans les salons ouverts au public.» L’occasion de déambuler au sein de ce château emblématique est toute trouvée.

En 1540, la Ville de Vevey acquiert une maison située à l’angle sud-ouest de la place du Marché, appelée «maison de l’asle». Le bâtiment est affermé comme auberge et l’arrière est aménagé pour y installer des magasins de marchandises. Il semble que l’on y avait installé une enseigne en forme d’aile arrachée, soit «ala» en latin, qui signifie aussi «halle», au sens d’emplacement couvert, ce qui expliquerait le nom donné à cette maison. Jean Martin Couvreu de Deckersberg, banquier à Lyon, hérite de la maison en 1699. Un de ses descendants, Jacques-Edouard Couvreu (1803-1872), consacre une large part de sa fortune à embellir la propriété de l’Aile. Le bâtiment connaît plusieurs cycles de destruction et de reconstruction: entre 1596 et 1598, puis vers 1685 et finalement entre 1840 et 1845, période de transformation radicale et de la création d’importantes dépendances. Au XIXe siècle, Jacques-Edouard Couvreu veut alors habiter un édifice non seulement confortable, mais encore original. Ayant séjourné quelque temps en Angleterre, il s’émerveille devant le style néogothique anglais, une passion qui est à l’origine de son envie de moderniser l’ancien château d’agrément de Vevey. Ce dernier demeure ensuite dans la même famille jusqu’à son achat par la Ville en 1988. Cette dernière le revend en 2007 à Bernd Grohe, un industriel allemand domicilié à Clarens, qui effectue une restauration saluée, terminée en 2017.

Respect du patrimoine oblige, aucune façade des différentes pièces n’arbore d’interrupteurs électriques. Pour enclencher l’électricité, on actionne les boutons sur des monticules métalliques aux parures argentées ou dorées, ajourés de rosaces, le motif du château. Outre ce mobilier élégant qui préserve les décors historiques, le système de chauffage de l’époque a été rénové. Celui d’origine au bois et à pulsion d’air, véritable merveille technologique datant de plus de 150 ans, a été amélioré. L’air chaud stagnant dans les tourelles est ainsi récupéré et descendu dans les chaufferies, dans d’énormes conduits, dignes du métro parisien.
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