Prisée, la star du lac doit être préservée

La «féra» du Léman est en réalité un corégone, la féra originelle ayant disparu. La féra est un terme vernaculaire.  | N. Desarzens

Environnement
La pêche de la féra est ouverte depuis le 18 janvier. Or, la population de ce salmonidé s’effondre dans le Léman. Plutôt que de l’interdire, le Canton impose de nouvelles restrictions. Certains pêcheurs ne décolèrent pas.

«Je pêche des brochets, des perches et des gardons ces derniers temps. Les féras, je les laisse tranquilles.» Pour Henri-Daniel Champier, ce début d’année est marqué par une période de disette. Car le poisson phare de nos assiettes, la féra, se fait actuellement plus rare dans les eaux des lacs. «La semaine dernière, sur six filets, j’ai chopé qu’une féra!», confirme le pêcheur de Clarens.

La pêche de ce salmonidé est restreinte depuis le 1er janvier, afin de préserver l’espèce. La Commission internationale de la pêche dans le Léman a en effet préféré «anticiper et accompagner la remontée des effectifs, plutôt que de favoriser une interdiction».

À titre comparatif, un moratoire de pêche de la féra est déjà actif depuis deux ans dans le lac de Constance, en raison justement d’un effondrement des captures. «Cette espèce n’est pas en voie de disparition, mais en forte diminution, explique le chef de section chasse, pêche et espèces à la  Direction générale de l’environnement (DGE) Frédéric Hofmann. Des mesures sont donc prises pour réduire l’effort de pêche pour ce poisson. Nous devons adapter les pratiques en fonction de l’évolution de cette espèce.»

«Si on veut toujours avoir des pêcheurs sur les lacs en Suisse, il faudra trouver des compromis avec la branche, toujours dans le respect de la nature», réagit de son côté Alexandre Fayet, président du Syndicat intercantonal des pêcheurs professionnels du lac Léman (SIPPL).

Garantir une pêche «durable»

La féra est une espèce protégée, mais sa pêche est autorisée depuis le 18 janvier. Des mesures complémentaires viennent toutefois restreindre sa capture. «L’interdiction d’utilisation des grands filets durant le week-end, ainsi que les restrictions d’usage des filets de fond en début d’année contribuent également à réduire l’effort de pêche, dans le but de garantir une pêche durable», confirme Frédéric Hofmann.

Une décision qui provoque la colère de la profession. «On subit des restrictions depuis 40 ans, sans compter le réchauffement de l’eau, la disparition progressive des frayères (ndlr: zone spécifique où les poissons se rassemblent pour se reproduire et déposer leurs œufs) et la prédation des cormorans. À la fin, ce sont toujours les pêcheurs qui trinquent!», fulmine Henri-Daniel Champier. Ce dernier préconise une renaturation des rives, une pisciculture adéquate, et un quotat d’alevinage raisonnable. «Dans le Léman, c’est quelque 300 alevins par hectar qui sont mis à l’eau par année, dans le lac de Neuchâtel, c’est 3’000 et dans certains lacs en Suisse alémanique, c’est entre 20 et 25’000.»

Du côté de Villeneuve, cela fait déjà plusieurs années que Hubert Fivat a abandonné les salmonidés. «Je me focalise sur la perche depuis plusieurs années, explique ce pêcheur au seuil de la retraite. D’autres activités me permettent de garder la tête hors de l’eau.»

«Face à la baisse des captures de féras, l’effort de pêche se reporte désormais sur la perche, souligne Frédéric Hofmann. Nous encourageons la pêche de nouvelles espèces, car il devient nécessaire de diversifier. C’est l’un des avantages du Léman, qui, grâce à son volume, permet de compenser ce manque à gagner avec d’autres poissons.»

Plusieurs envahisseurs

Selon la DGE, la diminution de cette population lémanique est provoquée par une multitude de facteurs. Outre le réchauffement de l’eau, la présence exponentielle de la moule quagga a des effets négatifs. Elle consomme le plancton et appauvrit la couche superficielle du lac. À cela s’ajoute encore l’arrivée d’une autre espèce exotique envahissante: la «crevette tueuse», qui consomme les œufs de féra.

«Je comprends tout à fait la frustration de mes collègues, car ce sont les premiers à en faire les frais, indique Alexandre Fayet. La Commission internationale de la pêche dans le Léman  (CIPEL) prend cette décision, et d’un autre côté on n’agit pas sur certains facteurs qui impactent les écosystèmes, tels que la baisse du taux de phosphore qui dérègle la chaîne alimentaire ou le dragage de gravier et de sable sur les frayères…»

Ce pêcheur installé à Gland déplore cette nouvelle restriction. «La pression de la pêche se régule toute seule. Avec la diminution de ce salmonidé, nous pêchons naturellement d’autres espèces. Nous faisons déjà notre maximum pour nous diversifier, avec un accent actuellement mis sur les cyprinidés, tels les carpes, tanches et autres gardons.»

Afin d’alléger cette pression, la CIPEL a par ailleurs décidé de ne pas ouvrir de nouvelles exploitations de pêche professionnelle ces prochaines années. «La situation ne deviendrait pas viable , compte tenu du stock de poissons à disposition», précise Frédéric Hofmann.

Effort de pêche sur la féra

L’historique des captures de ce poisson dans le Léman marque une chute drastique depuis une dizaine d’années, selon les derniers chiffres de la Commission internationale de la pêche dans le Léman. De 970’677 kilos de féras en 2014, une année exceptionnelle, les filets des pêcheurs professionnels n’en ont attrapé que 88’257 kilos en 2024. Soit plus de dix fois moins.

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