
Parmi ses multiples casquettes, le Corsiéran Raphaël Despland s’occupe désormais de la programmation et de l’animation de la Cour de l’Avenir à Vevey. | G. Lee
Raphaël Despland déboule en même temps discret et débordant de toutes parts au café Bachibouzouk, au centre de Vevey. Il s’y sent bien et y a ses habitudes. Elégante casquette sur la tête, t-shirt jaune bariolé, il propose déjà de déplacer une table dehors. Il salue tout le monde avec empathie, n’oublie pas Ninon derrière le bar, laisse passer le camion d’un paysagiste et lui demande: «Tu veux aller là?» On sent d’emblée qu’il sait sortir de la page, «des changements, des ajustements, des spirales».
Il s’amuse d’être devenu chef de chœur, à Attalens, alors que très vite, quelqu’un s’est offusqué qu’il ne chante pas du Brassens avec des enfants. Lui, le père spirituel de tous les mômes de son quartier. «Parce que j’aime la cascade, l’acrobatie, les clowns.» Tout transpire ses passions multiples. «J’aime aussi l’inverse, ne pas faire grand-chose.» Mais sur cette terrasse, devant nul public, il brasse de son corps de danseur circassien et de son verbe fort et libre l’action poétique et sociale. On entend presque en secret ses polyphonies, venues de Corse ou d’ailleurs.
Il reste entier qu’il soit vendeur de jus de gingembre, enfant d’une famille d’artistes ou animateur auprès de personnes âgées. «Il exprime les fruits rythmiques des états d’âme du moment», écrit Karim Karkeni dans ses recueils de poésie «des voix, des vagues» et «à l’arrière de la nuit», aux éditions du Griffon. Raphaël Despland lui répond ainsi: «Karim comprend ma murmuration, c’est précieux.»
Privilégier les rencontres et l’engagement juste
Très vite, trop vite, pas assez décroissant pour lui peut-être, on évoque le mouvement politique et citoyen dans lequel il s’engage: décroissance alternatives, pour lequel il siègera comme élu au Conseil communal de Corsier-sur-Vevey et qu’il considère comme «une vraie force politique de la Riviera, une lutte à tous les niveaux, notamment contre la sous-représentation des vies ouvrières». En collectif, il défend la laiterie de Fenil menacée par Merck (voir édition 237, 21 janvier 2026).
À Vevey et Corsier, où il réside depuis très longtemps, mais où l’organisation politique locale répond à d’autres dynamiques d’échanges, il tient à privilégier les rencontres et l’engagement juste. Mais il s’arrête net: «Par privilèges et besoins, je pense qu’il est important de dire que je me suis tenu éloigné pendant longtemps de toutes sortes de dynamiques socioculturelle et politique. Je jouais comme un fou à 7 Wonders – un jeu de plateau adapté sur écran de duels et de tactiques. Depuis tout jeune, malgré ma force de grande présence, je me suis souvent enfermé dans des systèmes de douleur. Comme si je voulais me ménager une possibilité de mal-être, de mélancolie, guidé par un sentiment d’étrangeté. Tout cela pondéré par l’amour, l’amitié, la famille. J’aime dire que c’est dans mon propre angle mort que je suis devenu l’animal social que je suis.» Cela ne saute pas aux yeux tout de suite de celui qui vient de rencontrer Raphaël Despland, le roi de l’animation intergénérationnelle, l’amuseur public.
Il frappe un clavier ou marche dans le bois
Là où on le croise le plus en ce moment reste la Cour de l’Avenir, rue de Fribourg. «Une buvette, mais pas que…» où Raphaël Despland s’engage à pleins poumons: «Il s’agit d’une association autogérée par cinq personnes, un pôle social qui inclut une mesure d’insertion dont je suis le responsable.» Il y mitonne la programmation. De mai à septembre passés, 114 événements y ont été accueillis. «Ça va du ciné-club à la danse de la tarentelle.»
On comprend ses nombreuses vies qui le façonnent. En voici une: entre 2009 et 2017, il incarne un musicien sur scène sous le pseudonyme Raphàailes: «Moi et pas moi, un personnage grave et joueur qui écrit et performe ses chansons. J’aurais pu faire le choix du solo en tournées, mais je bataillais trop avec l’intensité.»
Impossible de cerner Raphaël Despland. On peut juste l’écouter éructer un poème, frapper un clavier ou marcher, contemplatif, dans le bois du Mont-Pèlerin, là, comme dans l’effervescence du Bachibouzouk. En recherches permanentes, il se sent bien. Il le clame haut et fort: «Je refuse de choisir entre Pascal et Rabelais.»
