
Le directeur veveysan qualifie le Verbier Festival de «laboratoire vivant». Particulièrement attentive à la relève, cette institution du classique reçoit plusieurs milliers de candidatures de jeunes chaque année pour intégrer sa programmation. | A. Paley
Martin Engström, dans votre livre «De Stockholm à Verbier. Une vie pour la musique», vous citez Nietzsche: «La vie sans musique est un exil.» Que vous évoque cette phrase?
– Quand j’étais petit, mes parents passaient des disques de Mozart ou Beethoven avant que je m’endorme. J’ai grandi dans cette ambiance d’écoute. Avoir la musique autour de moi, c’est un état de l’âme. C’est comme la nourriture, c’est un must.
À 14 ans déjà, vous organisiez votre tout premier concert. Peut-on parler de vocation?
– Oui, j’ai organisé mon premier concert pour un copain pianiste dans l’aula de mon école. Moi qui n’avais jamais reçu d’argent de poche de ma vie, j’avais tout d’un coup un joli montant dans mon porte-monnaie… Ça m’a intrigué de voir que c’était si facile! À l’époque, c’est la curiosité qui m’a guidé et mes parents m’ont beaucoup soutenu dans cette voie musicale. Je n’avais pas une vocation d’interprète, mais apprendre à jouer du piano m’a fait connaître le répertoire.
En 1972, vous devenez agent d’artistes.
– D’abord, j’ai commencé à organiser des événements un peu partout en Suède, pas seulement à Stockholm. Puis, en 1969, je suis parti un été à Londres où j’ai suivi un stage dans une agence artistique. En 1972, à la fin de l’école, j’y suis retourné et j’ai travaillé comme un vrai agent. J’avais 19 ans.
Dès 1994, vous avez pensé le Verbier Festival comme un lieu de compagnonnage entre grands noms et jeunes artistes. À l’heure des réseaux sociaux, comment tenez-vous cette ligne?
– J’ai construit beaucoup de carrières de jeunes et ça m’a toujours prodigué une grande satisfaction de voir que mon travail avait porté ses fruits. Aujourd’hui, avec la vitesse de l’information qui circule, c’est évidemment plus facile de faire passer un message. Par contre, la concurrence est plus dure. Le Verbier Festival est un tremplin pour la jeune génération de musiciens. Plusieurs milliers de jeunes postulent chaque année pour intégrer l’un de nos programmes.
En parlant de votre manière de travailler, en quoi votre passage au Béjart Ballet Lausanne vous a-t-il influencé?
– Tout ce que je fais maintenant était déjà en moi à l’adolescence. J’ai toujours su que je voulais créer mon propre festival. À Paris, où j’ai travaillé pendant douze ans comme agent artistique, je ne pouvais que rarement donner mon avis. Il a fallu attendre l’été 1991, qui a été décisif: c’est à ce moment que l’idée de construire un festival à Verbier a commencé à me travailler. En Suède, j’ai grandi dans la nature. Et à Verbier, où je skiais en famille, cette intimité et cette beauté naturelle inouïe m’ont tout de suite plu. Pour revenir au Béjart Ballet, je ne suis resté que trois ans (ndlr: de 2013 à 2016) au Conseil d’administration, car ce n’était pas facile. Gil Roman détenait tous les droits. Il y avait une constante confrontation qui n’était pas créative. Mais j’ai souvent rencontré Maurice et c’était vraiment un grand homme!
Vous savez convaincre de grands noms à monter sur scène, comme la pianiste Martha Argerich alors qu’elle disait aussi: «J’aime jouer du piano, mais pas nécessairement donner des concerts.»
– La relation avec les artistes, c’est un travail de tous les jours. J’essaie de les inciter à monter sur la scène, soit avec une œuvre qu’ils n’ont jamais jouée, soit avec des personnes avec qui ils n’ont jamais collaboré. Tous les concerts à Verbier sont faits maison, c’est un laboratoire vivant ici! Et pour cela, il faut avoir la confiance des artistes. J’ai toujours travaillé en mon nom propre, en tant que Martin, et non pas en tant que directeur de festival.
Ces rencontres inédites, c’est un pari audacieux?
– Oui, ça, c’est justement ma cuisine interne, quand je mets des musiciens ensemble (rires). Des fois ça marche, des fois moins bien, mais au moins, c’est quelque chose de nouveau.
En parlant de la programmation, des artistes de renommée reviennent cette année, tels que le grand chopinien Mikhaïl Pletnev et la superstar Renée Fleming.
– Environ 80% des musiciennes et musiciens reviennent année après année. Le Verbier Festival, c’est très intime. J’ai toujours divisé les artistes en deux catégories: ceux qui donnent, et ceux qui prennent. Renée revient à Verbier car elle aime le public, l’ambiance, et que l’on prend soin d’elle. C’est une amitié de longue date. En 2026, elle revient avec un concept immersif autour de la musique et la nature, en collaboration avec le National Geographic.
Vous avez aussi un projet de nouvelle salle de concert.
– Le fait d’avoir une maison en dur est important pour l’avenir du festival. Nous voulons notamment établir un programme culturel à l’année pour les habitants de la commune. Cette salle est un chef-d’œuvre absolu, tout en bois et signée par un architecte japonais. Nous espérons qu’elle deviendra une véritable destination.
Quelles sont vos autres ambitions?
– Il y a davantage de projets à l’extérieur. Nous voulons nous agrandir et augmenter les activités. Depuis janvier, nous avons notre première franchise en Chine, avec le Shenzhen Verbier Festival. Et en octobre 2027, un Verbier Festival à Carnegie Hall, à New York.
Que voulez-vous inscrire dans l’ADN du Verbier Festival pour les années à venir?
– Je dirais l’ambiance, la générosité et la qualité! Ce sont trois points essentiels.
Plus d’infos:
verbierfestival.com
«Verbier Festival», du jeudi 16 juillet au dimanche 2 août.
