
«Je n’ai pas la tête qui enfle, mais il faut dire que ça n’a jamais été fait auparavant», rigole Christian Moriggi. Ce Lausannois pure souche est installé à Vevey depuis une année. | R. Brousoz
«Créer des choses, ça a toujours fait partie de moi. Enfant, je fabriquais des maquettes de maisons.» Pas étonnant donc qu’à 68 ans, Christian Moriggi ait derrière lui une carrière d’architecte lausannois bien remplie. Il y a quelques années, ce Veveysan d’adoption a troqué le béton immobile des bâtiments contre l’incessant tic-tac des montres. Et pas n’importe lesquelles, puisqu’il est le concepteur d’un modèle qui n’avait jamais été imaginé jusqu’à présent.
C’est du papier que tout est parti. «J’aimais bien dessiner des meubles, pour ne pas déprimer quand les affaires n’étaient pas bonnes», sourit celui qui a étudié le design à la Scuola Politecnica de Milan. «Et puis un jour, il y a 25 ans, j’ai voulu dessiner une montre. Mais tous les projets que je créais n’étaient que de l’esthétique supplémentaire, il n’y avait rien de vraiment nouveau!»
À la limite du découragement lui vient une idée. «J’ai réalisé que c’étaient toujours les aiguilles qui tournaient autour du cadran. J’ai alors imaginé un cadran qui tournerait à la place des aiguilles.» En deux temps trois croquis, le concept (voir encadré) était né.
Et Ralph Lauren, alors?
L’idée restera une vingtaine d’années dans un tiroir de son esprit. «Il y a cinq ans, j’ai eu envie de voir mon idée tourner.» Après avoir finalisé son modèle – allant jusqu’à le doter d’une police d’écriture propre – il se met en quête d’un horloger pour insuffler la vie à son projet. «Je n’y connaissais rien, j’ai choisi un professionnel dont la photo m’a inspiré sur Internet.» De l’atelier de ce dernier sortira une première série de montres, tirée à 25 exemplaires. «Quand je l’ai vue fonctionner, je planais. C’était un vieux rêve qui se réalisait!»
Le garde-temps, dont le modèle est déposé, est sobrement baptisé «Christian Moriggi». «L’artisan avec qui je collaborais m’avait dit de me méfier des noms. Selon lui, tout ce que je trouverais serait susceptible de me valoir une lettre d’avocat!» Va donc pour son prénom et son patronyme. Une option qui n’a toutefois pas été sans désagrément. «Une fois, quelqu’un m’a dit que je n’étais pas horloger et que ça ne se faisait pas. Ce à quoi j’ai rétorqué: <Ralph Lauren non plus n’était pas horloger!>»
Petit stand, mais grande étape
De cette série inaugurale, les pièces seront vendues à des amis et des connaissances, pour environ 900 francs chacune. «Je voulais juste rentrer dans mes frais.» Et puis en 2023, le Vaudois a envie de pousser l’aventure «un chouïa plus loin». Il dresse un petit stand au salon horloger Time to Watches de Genève, histoire de faire connaître son concept. C’est là qu’il se fait remarquer par Thierry Baume, patron de T-Technology, une entreprise horlogère installée à La Chaux-de-Fonds.
Entre les deux hommes, le courant passe. Si bien qu’ils se mettent d’accord pour une nouvelle série de 300 montres, dont l’élaboration est actuellement en cours. Exception faite du boîtier, toutes les pièces sont de fabrication helvétique. «Les premières montres devraient être livrables pour Noël», annonce leur designer, qui ambitionne de se rendre lui-même en terres neuchâteloises pour monter l’une d’elles. Deux types seront proposés à la vente: à quartz pour 950 francs, et automatique pour 1’450 francs.
Car derrière cette nouvelle étape se cache aussi un ambitieux pari financier. Le Veveysan a en effet investi de sa poche plusieurs dizaines de milliers de francs. Et pour accroître ses chances de s’en sortir, il a lancé un financement participatif, actuellement en cours sur la plateforme wemakeit.ch.
Une certaine souplesse d’esprit
À qui s’adresse cette montre d’un genre inédit? «À des gens assez larges d’esprit», répond le designer. Et de prévenir: «Si la personne est trop carrée, ça risque de ne pas plaire.» Forcément, il faut un temps d’adaptation pour parvenir à la décrypter, tant au niveau de ses chiffres stylisés que de son fonctionnement.
Et une fois qu’on en maîtrise la lecture, l’indication de l’heure précise est impossible. «Avec un peu d’expérience, vous êtes à une ou deux minutes près», sourit celui qui considère les montres davantage comme des objets esthétiques. En résumé, une nouvelle manière d’aborder le temps. Pas très helvétique certes, mais qui fait plutôt du bien dans un monde qui tourne vite.

Des aiguilles qui trottent d’heure en heure? Oubliez ce schéma. Dans la montre de Christian Moriggi, il n’y a qu’une seule aiguille et elle est parfaitement immobile. Ici, c’est le cadran qui tourne. Ce dernier est divisé en 48 portions correspondant chacune à une période de 15 minutes. Ces portions sont graduées par des traits. Pour connaître, ou plutôt estimer l’heure, il suffit de regarder quel trait se trouve sous l’aiguille. Tous les quatre traits est placé un chiffre allant de 1 à 12 : ce sont les heures pleines.
