
David Richards a façonné le son de plusieurs disques iconiques. | E. Curchod
Le Mountain Studio est l’une des plus belles pages de l’histoire musicale suisse. Ce studio, fermé, aurait célébré ses 50 ans cette année. Pendant son existence, il fut le plus important du pays et reconnu largement à l’international, puisque des artistes majeurs européens, américains et même australiens, y ont enregistré et/ou mixé leurs œuvres.
Cette belle réalisation est née de la rencontre et de l’union d’Alex Grob, un Suisse allemand actif dans le domaine musical, et d’Anita Kerr. Chanteuse, compositrice, arrangeuse et productrice américaine, elle est une vedette aux États-Unis, forte de 3 Grammy Awards. Elle a notamment collaboré avec le guitariste superstar Chet Atkins, et le célèbre compositeur de «Pretty Woman» Roy Orbison.
«Alex Grob, qui travaillait pour le label RCA dans les années 1960, gérait des tournées d’artistes, dont celles de notre mère», relate Kelley Kerr, la cadette des deux filles d’Anita. «Ce fut un coup de foudre immédiat», renchérit sa sœur Suzanne. Résultat: la vedette de Memphis quitte son mari en 1965 et rejoint Alex avec ses deux filles dans le canton de Vaud, à Commugny.
«Fonder un studio d’enregistrement, c’était le grand projet d’Alex Grob. Son nouveau bébé», poursuit Suzanne. Avec Anita, ils trouvent le financement de 2 millions de francs nécessaire, s’installent à Montreux par opportunité car la ville tourne déjà autour de l’industrie musicale, et le font installer dans le nouveau Casino, reconstruit après l’incendie de 1971. «Anita Kerr, Alex Grob et leur studio, voilà bien une chance de plus pour Montreux!», s’enthousiasmait alors Pierre-Alain Luginbuhl, rédacteur en chef de L’Est vaudois.
Anita continue de composer, chanter et se rend régulièrement à Londres pour collaborer avec son ingénieur du son, John Timperley. L’artiste américaine le convainc de venir à Montreux pour travailler avec elle au Mountain Studio, le plus moderne et performant de Suisse. Il débarque flanqué d’un tout jeune assistant, un certain David Richards.
«J’allais au gymnase à Vevey. Nous sommes restés tous ensemble sur la Riviera quelques années. C’était bien. Nous allions assister aux concerts du festival de jazz, se souvient Suzanne qui enregistrait des chœurs sur les disques de sa maman. Elle conseillait Alex qui la consultait pour toute la partie musicale». Plus jeune, Kelley, dès la sortie de l’école à Montreux, «rejoignait maman au studio».Les deux sœurs ont fait leur vie en Suisse. Anita, créative jusqu’au bout, y est décédée en 2022. Alex vit dans un EMS dans le canton de Genève.
Groupe légendaire d’entrée
Coup de pouce du destin ou pas, le studio, qui fonctionne bien, accueille un an après sa création pas moins que les… Rolling Stones. Le gang de Jagger-Richard, en pleine reformation après le départ de Mick Taylor, vient finir l’enregistrement de son album Black & Blue, assez atypique dans leur discographie.
Le passage des Anglais ne laisse pas indifférent dans la région… Notamment un tout jeune homme qui vient de se faire engager au studio: Eugène Chaplin. Le fils de Charlot vante les qualités d’Alex Grob. «C’était un bon vivant, très gentil, qui adorait la musique». Timperley, l’ingénieur du son, quitte Montreux un an plus tard et laisse les clefs à David Richards, assisté par Eugène.
«L’album des Stones a clairement lancé le studio. Du coup, les vedettes se sont succédé. On travaillait dur. J’ai vu passer Emerson Lake and Palmer, Aznavour, Polnareff, Hardy et bien d’autres, se remémore Eugène Chaplin. Je suis devenu ami avec Smokie, Rick Wakeman de Yes, avec qui on s’est téléphoné récemment, et Bowie, avec qui je suis parti en vacances». Le génie anglais, qui habitait dans le canton de Vaud, a enregistré ou mixé 7 albums à Montreux (lire ci-dessus).
Eugène quitte le studio un an après l’arrivée de Queen aux manettes. La bande de Freddie Mercury y a enregistré en 1978 un album, le bien-nommé Jazz. «Le groupe a racheté le studio à Alex Grob en 1979. <Dave> est resté aux commandes et moi je suis arrivée en 1983. C’est Claude Nobs, avec qui je travaillais pour WEA et qui a fait aussi énormément pour la renommée et l’activité du Mountain Studio, qui m’a dit de postuler. J’y suis restée 10 ans», résume Vicky Vocat.
« The show must go on »
Studio manager, Vicky gère les réservations, les mises en relation, l’administratif, et les budgets. «Les quatre de Queen créaient et enregistraient tout ensemble. À parts égales. Ils s’engueulaient beaucoup, mais ça fonctionnait toujours.» De collaboratrice professionnelle, elle noue des relations amicales. «Au début, avec Brian May et Roger Taylor. On se voyait aussi à l’extérieur avec conjoints et enfants. Puis, je me suis occupée principalement de Freddie qui s’est progressivement habitué à Montreux. Qu’il a beaucoup aimée.» Il y a vécu presque jusqu’à sa mort.
En 1993, Richards rachète le Mountain Studio. Huit ans plus tard, il doit partir quand Barrière rachète le casino. L’ingénieur du son installe
le studio à Attalens. Aujourd’hui statufié dans les jardins du casino, Dave Richards décède en 2013, quelques temps après l’ouverture de l’exposition permanente du musée, «Queen, the studio experience», dans le casino.
Le Mountain studio sera bientôt de nouveau sous les feux de la rampe. «Nous allons organiser un atelier spécifique et gratuit cet été au Petit-Palais durant l’édition du festival», annonce Stéphanie-Aloysia Moretti. Programmatrice du Montreux Jazz Festival, elle révèle que «deux étudiants du Département de musicologie de l’Université de Genève démarreront en septembre un mémoire sur le Mountain Studio».

Sur les 300 disques enregistrés au Mountain Studio de Montreux, quelques-uns font partie du Panthéon de la musique moderne. Il y a donc Black & Blue des Stones, avec l’arrivée du guitariste rythmique de Ron Wood qui ne quittera plus les Glimmer Twins. Aussi le premier album enregistré par Queen à Montreux, Jazz avec le complexe Bicycle race.

Bowie a beaucoup fréquenté le lieu. Il en est même le recordman. Le Thin White Duke a commencé en mixant son chef d’œuvre Heroes, avec la chanson éponyme, totalement iconique. L’Anglais y a traîné son acolyte Iggy Pop, alors en mal de création, pour le disque de la résurrection de l’Iguane, Blah Blah Blah.

Concernant le rock progressif, Yes a produit un de ses plus grands opus à Montreux: Going for the One. À noter que Rick Wakeman a enregistré les parties d’orgue à l’église Saint-Martin de Vevey. Un des emblèmes du rock progressif, Emerson Lake Palmer a gravé Works Volume 1.

Citons encore parmi les incunables A Kind of Magic et l’album posthume Made in Heaven de Queen, le morceau Bonzo Montreux de Led Zeppelin, On the Beach de Chris Rea, 1+9+8+2 de Statu Quo, Fly on the Wall d’AC/DC. Phil Collins, Sting, Michael Jackson ont aussi enregistré ou mixé des morceaux au Mountain Studio.
