À 74 ans, il passe son permis pour aller voir le Cervin

Déterminé, Mohammad Khânsâri s’est présenté à cinq reprises à l’examen théorique avant de le réussir.  | R. Brousoz

Clarens
Ni la barrière de la langue, ni les difficultés du trafic n’auront eu raison de la motivation de Mohammad Khânsâri. Le «jeune» conducteur d’origine iranienne se réjouit de pouvoir admirer les Alpes au volant de sa voiture.

Son français ne lui permet pas encore de tout dire comme il le voudrait. Alors on se raccroche à ses yeux, qui parlent pour lui, tandis que Google Traduction fait le reste. À 74 ans, Mohammad Khânsâri s’assied avec agilité dans sa voiture acquise il y a six mois. Il tourne la clé. Alors que le moteur démarre, son regard s’éclaire de joie.
Depuis peu, ce septuagénaire installé à Clarens est l’heureux détenteur d’un permis de conduire. Examen pratique réussi du premier coup le 13 février dernier.

L’aboutissement d’une courageuse aventure. «Je l’ai envisagé comme un challenge», dit cet ancien professeur de persan et d’arabe, qui a fui l’Iran en 2001 pour des raisons politiques. Après 14 ans passés en Grèce, il émigre en Suisse en 2015. Pourquoi ce choix? «J’aime bien les règles, et ici il y en a beaucoup!», sourit-il.


S’il disposait déjà d’un permis de conduire iranien, le «bleu» délivré par la République islamique n’était pas reconnu dans notre pays. Il lui a donc fallu recommencer depuis le tout début. Il s’y met en 2024. «Le plus difficile a été l’examen théorique. Je l’ai réussi au bout de la cinquième tentative!» Et d’écarquiller les yeux en évoquant les 450 questions à apprendre. «C’est très compliqué pour quelqu’un qui ne connaît pas bien le français.» Un fossé linguistique que lui et son épouse Shahla s’échinent à combler en suivant des cours deux fois par semaine.


Mieux que les jeunes
Une fois la théorie en poche, place à la pratique. Pas gagné d’avance non plus. «Au début, c’était compliqué, relate Yvan Deppen, le moniteur qui l’a suivi. «Ses mouvements étaient brusques, la signalisation et les règles de priorité pas toujours claires pour lui. Mais il a été très persévérant. Avec ses amis il a beaucoup fait de <siège arrière>, comme on dit, pour les observer conduire. Il venait aussi au cours avec des listes de questions. Cette variété dans les méthodes d’apprentissage l’a beaucoup aidé.»


Il aura fallu 35 heures d’exercices pour que l’élève-conducteur maîtrise l’art de la conduite helvétique. «Sa progression a été constante, et son niveau s’est envolé en début d’année», note le patron d’Auto-École Yvan. Au point d’impressionner l’expert lors de l’examen, qui s’est déroulé à Aigle durant 45 minutes. «Cet inspecteur proche de la retraite m’a dit qu’il n’avait jamais vu ça. À ses yeux, M. Khânsâri conduisait mieux que beaucoup de jeunes.»


Des casseroles et le Cervin
À 74 ans, l’horizon s’élargit pour ce Clarensien débordant d’énergie, qui est par ailleurs auteur d’un ouvrage philosophique inspiré par la pandémie. «Je cherche un éditeur», nous glisse-t-il au passage. Au volant de sa voiture, Mohammad pourra transporter lui-même son matériel de cuisine jusqu’au marché de La Tour-de-Peilz, où il tient tous les samedis matin un stand de nourriture perse. «Je ne le fais pas pour l’argent, mais pour le contact avec les gens. Rester à la maison, ça me stresse!»


Un besoin de bougeotte qu’il pourra désormais assouvir jusqu’au pied du Cervin – sommet que lui et son épouse adorent – ou jusqu’à Zurich, qu’ils se réjouissent de visiter. Sans parler de la fierté qui sera la sienne lorsqu’il fera découvrir la Suisse à ses deux grands enfants qui vivent à Toronto. En un mot, une belle et longue route qui s’ouvre à lui.

Une quinzaine de septuagénaires s’entraînent en vue du «bleu»

Un permis passé à 74 ans: un record sur le bitume vaudois? «Nous ne disposons pas de chiffres concernant l’âge des personnes qui passent leur examen de conduite. Impossible donc de vous confirmer si cette personne est la plus âgée à réussir son permis dans notre canton», répond Pascal Chatagny, chef du Service des automobiles et de la navigation. «Néanmoins, je peux vous informer qu’il y a actuellement 14 personnes de plus de 70 ans qui ont un permis d’élève-conducteur.» Ce qui représente 0,06 % des candidats à l’examen pratique.