
Au prix de 540’000 francs, ce tracteur représente un «immense» investissement pour ce paysan bio qui a repris la Ferme du Château il y a quatre ans. | R. Brousoz
Vu de loin, ça ressemble à un tracteur ordinaire, équipé d’une machine ordinaire. Mais lorsqu’on s’en approche, on est frappé par une forte odeur de brûlé. À y regarder encore de plus près, sous sa partie arrière, on perçoit des dizaines d’étincelles qui crépitent sur le sol, avant de s’évanouir en petites volutes de fumée. «Les lasers brûlent les mauvaises herbes directement au cœur, entre la racine et les feuilles», explique Yannick Etter, qui suit le lent convoi, un iPad à la main. «Dans trois jours, elles seront mortes.»
Depuis deux semaines, cet agriculteur de Rennaz est aux commandes d’un bijou de technologie en matière de désherbage. Son petit nom? LaserWeeder G2. Développé par la firme américaine Carbon Robotics, il pourrait bien marquer le début d’une révolution dans le maraîchage helvétique. «Il s’agit de la première machine de ce type en Suisse romande, une autre étant également active dans la région de Zurich», indique l’entrepreneur de 27 ans, qui l’a fait venir d’outre-Atlantique.
Des vacances aux USA
«C’est en 2022, lors de vacances en Floride, que je l’ai aperçu dans un champ. J’ai tout de suite été convaincu», raconte le Fribourgeois d’origine, sacré meilleur maraîcher de Suisse en 2018. Après une période de réflexion, il se décide à importer un modèle. «Il a fallu monter un business plan et trouver des financements.» Car au prix de 540’000 francs, l’engin représente un «immense» investissement pour ce paysan bio qui a repris la Ferme du Château il y a quatre ans.
À la tête de sa nouvelle société Etter Lightning, il propose ses services de désherbage aux maraîchers romands. Principalement pour des cultures semées en pleine terre, comme les oignons, les betteraves ou le soja. Avec un carnet de commandes déjà bien rempli: cette année, l’intervention du robot est attendue sur quelque 70 hectares. «On a aussi des demandes du Tessin», se réjouit-il. Lors de notre reportage, il faisait sa toute première sortie chez un client, une parcelle de carottes fraîchement semées à Chessel par Dylan Grob (voir encadré).
Connectée par satellite
Comment ça marche? Au moyen de caméras et de l’intelligence artificielle, la machine identifie les adventices sur une largeur de trois mètres. Puis c’est au tour des dix lasers orientables d’entrer en action. Avec une précision de 0,1 millimètre, cette mitrailleuse ne leur laisse aucune chance. «Environ 95% des mauvaises herbes sont éliminées lors du premier passage. Pour terminer le reste, on repasse quelques jours après.» Alors qu’un être humain parvient à arracher environ 1’000 pousses indésirables à l’heure, le robot, lui, en dégomme 240’000. Soit 66 par seconde. Imbattable.
Sur sa tablette, Yannick Etter est en contact direct avec des opérateurs de Carbon Robotics. Basés à Seattle, ces derniers lui répondent 24h sur 24 pour des conseils ou en cas de pépin. «Les réglages sont tellement compliqués que c’est à eux d’intervenir», souligne-t-il. La machine est directement connectée à Starlink, la constellation de satellites développée par la société SpaceX. Côté alimentation, l’électricité consommée est produite par le moteur du tracteur. Le robot ingurgite environ 12 litres d’essence par heure.
Moins d’herbicides
«Si le désherbage au laser est en train de se développer, c’est en partie pour répondre aux exigences de réduction vis-à-vis des produits phytosanitaires, commente Julie Ristord, directrice de l’Office technique maraîcher (OTM), entité qui conseille 300 producteurs vaudois et genevois. Mais il y a également des problèmes de main-d’œuvre. Le désherbage n’est pas l’activité la plus facile à faire pratiquer aux équipes.»
Ces engins annoncent-ils la fin des herbicides dans nos champs? «C’est l’un des outils qui va permettre de gérer cette problématique, répond-elle. Mais on ne peut pas fonder tous les espoirs là-dessus, car le maraîchage reste une activité complexe en termes de gestion.» La patronne de l’OTM évoque par ailleurs les «blocages financiers» qui pourraient empêcher bon nombre d’exploitants de recourir à ces nouvelles technologies. «Il faudrait davantage de soutien étatique. Les exploitations se doivent d’être proactives, mais le cadre est parfois trop rigide.»
Retour à Chessel, au milieu des bébés carottes. En sept heures, le robot aura désherbé 1,2 hectare, soit l’équivalent de deux terrains de foot. Avant de partir vers d’autres sillons romands. «Nous devons l’amener dans le canton de Fribourg», sourit Yannick Etter, qui replonge aussitôt le nez dans la tablette.

Maraîcher bio à Chessel, Dylan Grob est le tout premier exploitant romand à avoir bénéficié des services de Yannick Etter et de son LaserWeeder. Ce producteur de 32 ans y voit un double avantage. La tranquillité d’esprit, d’abord. «Normalement, il me faudrait entre 20 et 30 personnes par hectare pour ce travail. Avec cette machine, je n’ai plus besoin de recourir aux boîtes d’intérimaires avec les incertitudes que ça implique. Car de nos jours, plus personne n’a envie d’arracher de l’herbe du matin au soir.» Et puis il y a également l’avantage financier, avec une facture divisée par trois. Alors qu’il lui coûtait 35’000 francs auparavant, le désherbage d’un hectare lui revient à 12’000 francs.
Dylan Grob est le tout premier exploitant romand à avoir bénéficié des services du LaserWeeder.
