
En 2019, la Lutryenne Stéphanie Bircher, devenue Saint-Saphorienne, prend part à la Fête des Vignerons, où elle œuvre sur différents costumes et retouches, notamment celui d’effeuilleuse. Une expérience qui renforce son goût des us et coutumes d’antan. | L. Menétrey
Petite déjà, elle dessinait des chapeaux. Plus tard, elle découvre que son arrière-arrière-grand-mère dirigeait une usine en Argovie de tressage de paille, qui confectionnait notamment des chapeaux pour la haute couture. Ou encore que la sœur de son arrière-grand-mère était modiste. Si Stéphanie Bircher porte fièrement leurs prénoms derrière le sien – Emilie Lucie – la mode s’est imposée dans sa vie plus tard.
Curieuse et créative, elle entame un Bachelor en mode à la Haute école d’art et design de Genève (HEAD). Mais les fashion weeks, ce n’est pas son truc, malgré quelques expériences dans le mannequinat. Elle qui grandit dans les ruelles paisibles de Lutry, de nature plutôt introvertie, cherche autre chose. S’ensuivent quelques années «d’errance professionnelle», où elle mettra sa machine à coudre de côté. Mais l’appel de la création reste bien présent.
En 2019, elle se résout à lancer sa marque, qui porte son nom. Une ligne à contre-courant de la fast-fashion et de la surconsommation, qu’elle dévoile via les réseaux sociaux, des marchés ou des boutiques. «J’ai eu envie de commencer mon propre projet, parce que je ne me retrouvais pas dans le milieu de la mode», confie-t-elle. Désormais, c’est depuis son appartement à Saint-Saphorin, dans une ancienne bâtisse, que la designer de vêtements y abrite son atelier. Machine à coudre, patrons d’habits, table à repasser, cartes anciennes de paysans suisses et livres de patois: avec une vue imprenable sur le Léman, l’atelier est à son image.
Teinture aux petits oignons
Toujours à mi-chemin entre artisanat ancien et enjeux de durabilité actuels, Stéphanie s’évertue à tisser une gamme locale, artisanale et durable, en travaillant uniquement avec des matières naturelles. Pas de polyester ou autres textiles synthétiques – ici «pas de plastique». Une philosophie qu’elle applique aussi à sa propre garde-robe, qu’elle adapte progressivement pour éliminer les fibres artificielles.
Elle apprend à tisser, puis à teindre avec des plantes, renouant avec des techniques d’avant la révolution industrielle. Autour de son cou, elle arbore fièrement l’une de ses créations phares, un foulard teint naturellement. «Je cherchais une solution plus écologique pour colorer les textiles, donc je me suis inspirée des techniques ancestrales», explique-t-elle. À partir des pelures d’oignons, la créatrice obtient des teintes jaunes ou kaki selon le mordant utilisé (ndlr: substance ayant la propriété d’accrocher durablement la couleur aux fibres utilisées, comme le sulfate d’aluminium). Le cachou, extrait d’acacia, révèle des bruns chauds, tandis que la racine de garance donne naissance à des rouges profonds, presque bordeaux. Faits en coton tissé en Suisse, les foulards sont imaginés et teints en Lavaux, et sérigraphiés à Fribourg.
Toujours dans cette logique de durabilité, elle redonne vie à des textiles de seconde main, qu’elle chine dans des brocantes notamment. Accrochées sur des cintres, diverses pièces ornent son atelier. Chemises d’hommes transformées en vêtements pour femmes avec des ceintures fleuries qui cintrent la taille, pantalons pour enfants taillés dans d’anciennes nappes, vestes confectionnées à partir de rideaux. «Tout ce qui est rideau, nappe et drap, c’est très pratique, car il y a beaucoup de métrage, donc je peux en faire plusieurs pièces», précise-t-elle.
Ce qui la touche dans ces étoffes, c’est la trace du geste. «C’est pour la beauté qu’il y a dans ces objets. La qualité et le détail ne sont pas les mêmes quand c’est fait main.» Elle trouve beaucoup d’inspiration dans les coupes anciennes. «Ils avaient une manière de faire qui était très économique et très intéressante, avec aucune chute de tissu.»
Pour l’amour du patois
Mais chez Stéphanie Bircher, le fil du passé ne passe pas uniquement par les tissus. Il se glisse aussi dans les mots. Depuis trois ans, elle prend des cours de patois vaudois en groupe avec une professeure à Lausanne. «Bondzo, y’é a nom Stéphanie », lance-t-elle avec le sourire. «C’est une langue très imagée, poétique et humoristique, ça me plaît», confie-t-elle. Pour illustrer cette richesse, elle cite son mot préféré, «serraillu», qui désigne la mésange en évoquant le son de son chant.
Elle rappelle que la langue était parlée dans le canton, avant son interdiction en 1806, remplacée par le français. «Ça me tient à cœur de préserver non seulement des artisanats anciens, mais cette langue locale totalement perdue aujourd’hui, et de mettre ma pierre à l’édifice pour les conserver.» Depuis un mois, elle a lancé une série de vidéos sur les réseaux sociaux où elle s’exprime en patois. On l’y voit déambuler dans les ruelles de Saint-Saphorin ou travailler dans son atelier. Et ça plaît, les commentaires affluent.
Elle insiste sur la richesse des variations locales. «Chaque village a des spécificités propres. Cela permet de comprendre l’origine de certains noms de famille ou la signification de noms de rue. Avec la globalisation, on a perdu cette richesse», souffle-t-elle avant de retourner à la couture de sa pièce. Sous ses doigts, le tissu prend forme. Comme un lien discret, mais tenace, entre hier et aujourd’hui.
Ça me tient à cœur de préserver des artisanats anciens, mais aussi cette langue locale totalement perdue aujourd’hui, et de mettre ma pierre à l’édifice pour les conserver”
Stéphanie Bircher
Designer de mode
