
Prendre un moment pour parler de soi, qu’il s’agisse de questions existentielles, spirituelles ou religieuses. Depuis deux ans et demi, un accompagnement spirituel est à disposition des personnes de 65 ans et plus dans le canton de Vaud. Une mesure qui pourrait s’étendre au reste de la Suisse romande. | Adobe Stock
«Madame D.* est en petite forme, elle ne va pas pouvoir nous accueillir chez elle, comme il était prévu.» Prévenue la veille de son rendez-vous, Laurence Pesenti s’habitue presque à ces déconvenues, à l’image de l’imprévisibilité du quotidien. «L’accompagnement à domicile, c’est plein de surprises», nous raconte-t-elle, attablée dans un café de Puidoux, village où nous aurions dû l’accompagner au domicile de Madame D.
Dans le canton de Vaud, Laurence Pesenti est l’une des deux accompagnantes spirituelles qui visitent les plus âgés à domicile. Pour l’heure, elles sont deux professionnelles à se déplacer dans trois régions bien délimitées: Valdonè Kupsiene pour Renens; la Riviera et le Chablais pour Laurence Pesenti. À chaque fois, ce sont le personnel des centres médico-sociaux, les CMS, qui identifient et signalent les «détresses spirituelles» de leurs bénéficiaires.
Cela fait trois ans que cette référente sillonne la région Lausanne-Aigle, à l’écoute des personnes âgées ressentant le besoin d’aborder des questions essentielles. Si, de prime abord, l’accompagnement existentiel à domicile semble répliquer le modèle établi dans les hôpitaux et les EMS du canton, des structures dans lesquelles Laurence Pesenti évolue depuis près de 15 ans, la réalité du terrain est tout autre. Une des différences saillantes est la collaboration approfondie avec les équipes médico-sociales, qui font la jonction entre leurs patients et le soutien spirituel.
Pas de prosélytisme
Son rôle, Laurence Pesenti le résume ainsi: offrir à la personne la possibilité de verbaliser ce qui fait sens aujourd’hui pour elle. Une conversation à bâtons rompus, où l’aumônière de confession catholique n’appose ni formule ni point de vue. Une expérience que recommande une autre senior résidant à Lutry. «Ce soutien m’apporte bien plus que n’importe quelle pilule! La foi n’est pas au centre de nos discussions, mais davantage le bien-être, qu’il soit spirituel ou non.»
Une écoute active, jamais prosélyte. «Je rencontre la personne sur son chemin, et nous marchons ensemble, image-t-elle. Je suis à l’écoute, je ne donne pas de solutions. L’accompagnement permet à la personne de redécouvrir des ressources ou d’en développer d’autres. Cela peut amener une certaine paix intérieure.»
Laurence Pesenti accompagne actuellement une quinzaine de seniors, majoritairement des femmes. Un chiffre qui fluctue selon les décès et les nouvelles demandes de soutien spirituel. Mené sur trois ans, de 2024 à 2026, ce projet œcuménique (voir encadré), financé par l’État de Vaud, s’inscrit dans le programme «Vieillir 2030», qui vise à élaborer une nouvelle stratégie en matière de vieillissement de la population.
Porté par la Haute École de santé vaudoise (Hesav), le Conseil œcuménique d’aumônerie en établissement médico-social et l’Institut de sciences sociales des religions de l’UNIL, ce modèle de soutien spirituel ne connaît pas, pour l’heure, d’équivalent dans d’autres cantons. «Mais Fribourg et le Valais nous ont fait part de leur intérêt», glisse la référente spirituelle.
Renouer du lien
Responsable de Laurence Pesenti et Valdonè Kupsiene, mais aussi de 42 aumôniers présents dans les établissements médico-sociaux et les hôpitaux dans le canton de Vaud, Giampiero Gullo insiste: un autre métier est en train de naître. «Il y a la santé mentale, la médecine intégrative, et nous, la médecine des mots et de l’espoir», résume-t-il.
«La présence à domicile est plus complexe, car elle présuppose une intimité bien plus grande, confirme Laurence Pesenti. S’inviter chez une personne, cela sollicite un autre protocole. Par exemple, comment entrer chez elle? Un accompagnement à domicile, c’est aussi apprendre à apprivoiser la personne âgée dans son environnement, à ses côtés.»
Giampiero Gullo retrace l’émergence de cet accompagnement. «Les soins à domicile se normalisent pour les personnes très âgées. Si le personnel médico-social est à leur chevet, ces professionnels de la santé n’ont pas le temps ni l’expertise pour aborder les questions existentielles. Nous avons donc profité de l’expérience acquise au sein des hôpitaux et des EMS, afin de l’adapter au contexte des centres médico-sociaux.»
Le soutien spirituel se focalise sur l’humain, et non sur la personne malade. Un accompagnement qui permet d’évaluer les besoins religieux ou existentiels du senior, liés à une vulnérabilité, à la perte de mobilité ou de décès de ses proches. «L’accompagnement à domicile permet de faire un bout de chemin avec la personne et de repérer les ressources nécessaires et accessibles», relève le responsable du département de la santé pour l’Église catholique vaudoise.
Et Giampiero Gullo de conclure que l’équipe est actuellement au début de la réflexion pour pérenniser ce soutien spirituel et existentiel. Le rêve? Se déployer sur le reste du canton à l’avenir. La phase pilote de ce projet s’étend jusqu’à la fin de cette année. Un projet à suivre, donc.
* Noms connus de la rédaction

Laurence Pesenti , accompagnante spirituelle

«Si le vieillissement à domicile devient la norme, le besoin spirituel des seniors doit pouvoir être pris au sérieux, comme c’est le cas dans les hôpitaux ou dans les EMS.» Fort de ce constat, le psychologue de la religion Pierre-Yves Brandt chapeaute le projet pilote du Canton «Accompagnement spirituel et existentiel à domicile». Près d’un senior sur cinq souhaite un accompagnement spirituel ou existentiel à domicile. Pour répondre à ce besoin, ce projet propose justement d’intégrer l’accompagnement spirituel aux soins à domicile. À l’EMS ou à l’hôpital, les personnes âgées peuvent requérir les services d’un aumônier. Or, pour des soins à domicile, aucun dispositif n’existait. «Le soin à la personne est pensé de manière globale, et la spiritualité doit en faire partie, analyse cet expert de l’Université de Lausanne. Cet accompagnement est aussi une manière de lutter contre l’isolement des seniors. Et ne pas l’offrir serait une forme de maltraitance.»
Selon les chiffres de l’Université de Lausanne (UNIL), 20% des seniors souffrent de solitude et 25% aimeraient parler de questions spirituelles et existentielles.
