« Cette maison est un membre à part entière de notre famille »

Les premières fondations du bâtiment datent du mitan du 12e siècle, lorsque les moines de Saint-Maurice entretenaient les vignes. Salaz est ensuite passée de main en main jusqu’aux Zbinden  | C. Boillat

Ollon
Cet été, nous vous emmenons dans différents édifices marquants de la région, à la rencontre des gens qui y vivent. Suite de cette série estivale: l’Abbaye de Salaz, où les familles Kropf et Huber œuvrent. Cette ancienne dépendance des moines de Saint-Maurice existe depuis… 1150.

En cette forte après-midi de canicule, Bernard Huber nous fait faire le tour du propriétaire de l’Abbaye de Salaz, sur la commune d’Ollon. Le quadragénaire est l’un des petits-enfants de Max Zbinden qui ont acquis le domaine boyard vers 1950. Le grand-père était enseignant, mais voulait travailler la terre. Parti de Berthoud, il est tombé amoureux de Salaz qu’il n’a plus quittée.

Pour se prémunir des fortes chaleurs le labeur juste fini, Bernard s’est aménagé un couchage pour la nuit dans la cuisine du rez-de-chaussée. «Le thermomètre ne dépasse pas les 20 degrés.» Il fait bon dans le reste de la maison qui s’élève sur 6 niveaux. Les murs sont épais et les escaliers faits de pierre noire de Saint-Triphon, célèbre matériau des collines environnantes.

L’Abbaye est prestigieuse. Ses premières fondations datent de 1150. Alors, c’étaient les moines de Saint-Maurice qui entretenaient les vignes. Le domaine de Salaz constituait leurs dépendances rurales. En 1851, la congrégation agaunoise a vendu son bien à un privé. Salaz est passée de main en main jusqu’aux Zbinden. 

Avant, la maison a fait office de Tribunal administratif et de prison. Bernard nous conduit… au cachot. «Nous y jouions enfants.» La visite se poursuit dans les étages avec d’autres cachettes anciennes: fumoir, garde-manger, local pour… alcools forts. L’extérieur de la maison abbatiale, la toiture et la cage d’escalier sont classés aux Monuments historiques.

Salaz a été un hospice pour pèlerins, car la Via Francigena qui relie Canterbury à Rome passe devant la maison. «Régulièrement, des fidèles y louent des chambres.» En cette belle après-midi, pas un mot, pas trace d’une autre présence humaine. C’est le calme absolu. «Je suis le seul de la famille à vivre dans l’Abbaye, révèle Bernard. Mais je ne suis jamais seul. Et elle n’est pas à moi, elle est à nous…» Car il gère la maison, les vignes, les champs – l’exploitation du bétail est actuellement mise sur pause – avec Janine Huber sa cadette, ingénieure-œnologue comme lui, et le cousin Michel Kropf. Seul le frère de ce dernier, Philippe, travaille ailleurs. 

Une couveuse pour Lotti!

Janine, Bernard et Michel sont au four et au moulin, complètement interchangeables même si certains ont des domaines de prédilection. Ils peuvent compter sur leurs parents respectifs qui se sont donnés corps et âme pour faire vivre le domaine. «Certains viennent encore tous les jours nous donner un coup de main», dit Bernard dont les parents sont Franz et Lotti. Ceux de Michel et Philippe se prénomment Werner et Margreth. Tous, à part Bernard donc, vivent dans des maisons séparées – à proximité.

Michel fait une pause alors que nous digressons à l’abri du soleil écrasant dans le jardin ombragé, lequel jouxte la terrasse. Là, entre autres, sont organisées des manifestations tout au long de l’année (lire encadré). Vient à passer nonchalamment Pippa. La chienne de la propriété à la belle robe chocolat se frotte un peu et repart aussi paisiblement.

Michel a vécu 18 ans dans ces murs vénérables avec ses parents et son cadet. «Ce sont des souvenirs merveilleux d’une enfance privilégiée, insouciante, donc forcément très heureuse. Presque en vase clos. On avait une piscine, des cabanes, des arbres pour y grimper. Je me souviens encore des grandes tablées avec les ouvriers agricoles et les bons repas concoctés par nos mamans.»

Le quadragénaire est parti un temps pour études et voyages avant de revenir travailler au domaine. «C’était comme retrouver un refuge avec des images, des odeurs. Un sentiment très fort. Cette maison est un ancrage. Surtout, elle est un membre à part entière de notre famille.»

La contrainte de l’entretien

L’entretien de l’immense bâtisse est important, c’est vraiment la contrainte la plus grande. «On a l’impression qu’il y a des kilomètres de murs, d’encadrements de fenêtres, de vitres, de portes à nettoyer», soupire Janine. C’est beaucoup elle, l’éminente membre des 24 conseillers exécutifs de la Confrérie des Vignerons de Vevey, qui s’y colle! «Forcément, on s’en occupe, on la chérit, on l’embellit. Il y a 30 ans on avait refait tout le crépi.»

À l’heure de la pause photo dans le salon, près du grand poêle vert (on s’imagine dans un tableau d’Anker), une anecdote savoureuse revient à Janine. «Ma maman, Lotti, est née prématurée, ici, dans la maison. C’était en février, il faisait très froid. Alors on l’a placée en couveuse dans … la petite niche du poêle!» Après les rires, il est temps de se remettre au labeur, tels des Sisyphe des temps modernes.

Ces moines 2.0 semblent ne pas connaître de répit. Actuellement, leur dessein, à bout-touchant, est la construction de locaux de stockage, d’embouteillage et de vente de leurs vins au même endroit. Les Kropf-Huber produisent 20’000 bouteilles
par an.

Le jour viendra pourtant où sonnera la retraite. Est-ce que le vigne nouvelle est en train de croître à Salaz? Les Kropf ont des enfants, pas les Huber. «Oui, on aimerait bien qu’ils prennent la relève. C’est logique, ça fait partie du schéma. On verra bien», espère Michel. Mais Janine de tempérer: «Il ne faut pas oublier que nous ne sommes que des passagers sur terre, comme ici dans cette demeure.»

De nombreuses activités jalonnent l’année

L’Abbaye de Salaz fourmille de rendez-vous publics qui jalonnent l’année. «On les retrouve dans notre parution annuelle», nous montre Janine Huber. «Le petit journal des grandes nouvelles», s’appelle L’Echalas. Dans le dépliant, on peut y lire des chroniques et des informations; comme l’engagement de Noé, employé agricole qui s’occupera du bétail. Le premier incontournable proposé par la cousinade a lieu fin avril durant trois jours. Les Bucoliques sont dédiées aux plantes et aux jardins, autour d’un marché vert avec des artisans, conférences, restauration et vins. Un mois plus tard, les châtelains de Salaz accueillent les amateurs de nectars lors des traditionnelles Caves ouvertes vaudoises. Entre le 1er mai et le 31 juillet, tous les vendredis soir sont consacrés à l’Apéro jardin. Le Marché aux potiers se tient début septembre et donne l’occasion de voir des artisans à l’œuvre. Pas le temps de souffler, car le week-end suivant vient l’heure des Balades dans le vignoble d’Ollon. «C’est notre manifestation phare», annonce l’ingénieure-œnologue. Au programme, dégustation des vins des exploitations boyardes, hamburgers maison, ambiance festive, transports gratuits de cave en cave. Juste avant Noël, trois jours de caves ouvertes sont agendés dans une ambiance féérique avec des petits chalets, restauration de fête et boutique. Les manifestations terminées, les Kropf et Huber peuvent penser tranquillement au temps des Fêtes. «Nous ne faisons rien de particulier, sauf, grande tradition familiale oblige, la confection de biscuits de Noël», conclut Janine devant le regard émerveillé de Bernard. Note: www.abbaye-de-salaz.ch

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