« Nous observons le monde du travail comme des documentaristes animaliers »

De Message à caractère informatif à Alter Ego, Nicolas & Bruno poursuivent une réflexion sur les conventions sociales, l’identité, le malaise et les rapports humains.  | A. Detienne

Vevey
Dans le cadre du focus «Au boulot!», consacré à la comédie dans la sphère professionnelle, la 12e édition du VIFFF mettra à l’honneur Nicolas & Bruno. Entretien avec un duo à part dans le paysage cinématographique français.

Depuis près de trente ans, l’entreprise, ses codes, son langage et ses absurdités constituent le formidable terrain de jeu de Nicolas & Bruno, alias Nicolas Charlet et Bruno Lavaine. En plein processus d’écriture de leur prochain film, les inséparables nous ont répondu depuis leur bureau à Paris, avant leur venue le 24 octobre au Vevey International Funny Film Festival.

Votre carrière a démarré sur Canal+ en 1998, avec Message à caractère informatif, une série réalisée à partir de films d’entreprises des années 1970. D’où vous est venue cette idée de détournement?

– Nicolas: On s’est rencontrés au lycée à Versailles et on s’est retrouvés autour de notre passion pour les comédies françaises des années 1980. On connaissait tous les dialogues par cœur. Très vite, on a eu envie de faire des sketchs, mais on n’avait pas beaucoup de sous. Alors, on allait dans le salon de Bruno les mercredis après-midi pour regarder Amour, Gloire et Beauté. On coupait le son et on faisait dire n’importe quoi aux protagonistes. Un jour, un copain nous a dit: «Vous savez, ça peut devenir un métier, votre truc!»

– Bruno: On a rencontré Alain De Greef (ndlr: directeur des programmes de Canal+ de 1986 à 1994), on lui a montré nos détournements et notamment un film d’entreprise avec un type en cravate derrière un caddie devant un supermarché. Il nous a dit: «Parfait, c’est très drôle, vous allez faire ça tous les jours à la rentrée dans l’émission Nulle part ailleurs.» On n’avait qu’une seule archive sous la main et la rentrée des programmes, c’était six jours après… C’était une bonne petite panique! On en a fait 357, pendant deux ans, jour et nuit. On a énormément appris.

Dans votre film Vampires en toute intimité (2014), vous vous êtes emparés du faux documentaire de Waititi et Clement. Le détournement ne risque-t-il pas de tourner à la blague d’initié?

– Nicolas: À vrai dire, ce qu’on a fait sur ce film n’est pas vraiment un détournement, c’est une sorte d’adaptation personnelle des dialogues, on a appelé ça une VFO: «Version Française Originale». On a replacé l’histoire à Limoges, ils s’appellent tous Jean-Bernard et travaillent à la COGIP… Mais oui, l’humour par le détournement présuppose effectivement une certaine connivence avec le public. Il y a toujours une double lecture, ce qui nous permet d’amener une critique par l’absurde. Cet humour demande de faire confiance à l’audience et à son intelligence.

– Bruno: Oui, c’est vraiment ce qu’on a appris à Canal+ à l’époque et appliqué depuis: proposer des nouvelles choses au public, même si au départ elles ne font rire que nous… et non pas imaginer ce que les gens ont supposément envie de voir! C’est notre crédo!  

– Nicolas: Et si c’est drôle, si ça fonctionne, ça marche partout, dans toutes les langues. C’est génial de voir la manière dont l’humour peut traverser les frontières et faire marrer toutes sortes de publics. Nous venons de rentrer d’une tournée de notre «lecture vivante» de la BD Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro, combinée avec des avant-premières de notre nouveau film Alter Ego, et le public se marrait partout de la même manière du Québec, au Liban, à Madagascar, en passant par la Turquie. L’expérience était folle, même émouvante de ressentir ce qu’on a en commun. Et quand on entend des rires au milieu d’un Beyrouth qui ne rigole pas tous les jours, on se dit qu’il y a peut-être un sens à notre travail! 

Pour revenir à votre terreau de prédilection, en quoi le monde de l’entreprise est-il propice à la comédie?

– Bruno: Le travail est un jeu de rôle grandeur nature, où des scènes de théâtre se jouent quotidiennement. On observe ce milieu comme des documentaristes animaliers.

– Nicolas: Nous faisons d’ailleurs régulièrement des stages en entreprise pour nous mettre à niveau! Les start-up ou le télétravail sont des sources d’inspiration inépuisables.

De cette fascination est née la COGIP, entreprise fictive à l’acronyme mystérieux, dont vous êtes les PDG. Elle change de visage au gré des histoires, de La Personne aux deux personnes (2008) à votre dernier long-métrage, Alter Ego, sorti ce printemps. Quel est le rôle de cette entité dans votre filmographie?

– Bruno: D’une COGIP à l’autre, rien ne change vraiment. Entre une multinationale en 2008 et une PME très familiale en 2026, il y a toujours la même solitude au milieu des autres, la même coercition et le même malaise ambiant. La COGIP, c’est toujours l’entreprise dans laquelle on travaille tous et dans laquelle on n’a pas envie d’être. 

– Nicolas: La COGIP est devenue une sorte de lumière dans la nuit! Une «réf», comme disent les jeunes, elle est entrée dans le langage courant. Avec l’essor des réseaux sociaux, nous avons pu mieux saisir la façon dont le public s’est approprié cette notion. La connivence qu’on supposait avant l’ère numérique est aujourd’hui devenue visible par le biais de milliers de commentaires, qui nous font d’ailleurs beaucoup rire.

Outre la projection de vos longs-métrages (Alter Ego, La Personne aux deux personnes, Vampires en toute intimité), vous allez aussi donner une masterclass. Une première en contrées helvétiques?

– Nicolas: Absolument, et on a hâte de découvrir l’humour suisse. 

– Bruno: Les gens qui viendront à la masterclass seront très bien accueillis, dans un esprit très corporate. On va faire un séminaire exceptionnel de la COGIP à Vevey avec des badges, des powerpoint et des paperboards… un rêve de gosse! 

Plus d’infos:

www.vifff.ch/nicolas-bruno-mettent-le-vifff-au-travail/

«Bienvenue à la COGIP», une masterclass de Nicolas & Bruno, samedi 24 octobre (16h45). Modération: Philippe Congiusti (RTS) au Théâtre Le Reflet. Entrée gratuite, réservation obligatoire.