« À 66 ans, j’ai encore des rêves : j’ai envie de franchir le cap Horn »

Francis Lalanne aime la Suisse.
«Mes premiers concerts, les plus beaux,
mes premières expériences avec le public,
je les ai vécus dans ce pays, qui a été
le premier à s’intéresser à mon travail.»
 | BALTEL/SIPA

Villeneuve
Le chanteur et auteur-compositeur français continue sa tournée entamée en 2023 à Morges, alors qu’il avait annoncé la fin de sa carrière. Avant son passage à l’Odéon ce vendredi, il nous accorde une interview en visio-conférence depuis Paris, où il vient de discuter avec le producteur de son prochain album.

Un bonnet à la place de son légendaire catogan, une longue barbe, des cernes de fatigue. Francis Lalanne aborde l’entretien l’air serein, la voix tranquille, loin de son image d’artiste exalté aux côtés des gilets jaunes, ami malvenu de l’humoriste Dieudonné ou encore fervent complotiste durant la pandémie de Covid-19. Au détour d’une phrase, il cite Louis Jouvet, Winston Churchill ou encore Lénine. S’il est inquiet pour Paul Watson, fondateur de l’ONG Sea Shepherd qui défend les baleines et les océans, en prison au Groenland alors qu’il «a consacré sa vie au respect du vivant et à la défense de la biodiversité, tandis que des multirécidivistes ayant violé des femmes et tué des enfants circulent librement dans la rue», l’auteur-compositeur-interprète a décidé d’utiliser la musique pour alerter les foules sur le sort de l’un «des plus grands hommes de ce siècle». 

À Villeneuve, il fera «référence d’une manière ou d’une autre» à la chanson qu’il lui a dédiée, «Le dernier mot», pour laquelle il a réuni un collectif d’artistes, de Florent Pagny à Zazie, en passant par Cali, autour d’une même cause: «Libérons Paul Watson!» Mais il chantera surtout ses tubes – «On se retrouvera», «La maison du bonheur», «Reste avec moi»… – aux fans qui viendront au Café-théâtre de l’Odéon, «parce que je pense que pas mal de personnes veulent que je chante mes anciennes chansons». Il ne portera pas de cuissardes, «la seule paire qui me reste est chez le cordonnier, les autres ont été vendues pour des œuvres caritatives», mais des bottes de «corsaire!»

Francis Lalanne, vous allez sortir prochainement un nouvel album. Dites-nous en plus…

– Oui. Mon prochain disque sera double. Le volume 1 sera consacré à mes chansons engagées et le volume 2 à celles d’amour et d’amitié. C’est un peu comme ce qu’avait fait Jacques Higelin avec «Champagne et Caviar».

Vous venez de mettre en avant deux chansons sur les réseaux sociaux, l’une engagée et l’autre d’amour.

– «Rien que toi» s’adresse à ma fille, mon dernier enfant, qui a 4 ans. Je lui parle de moi, son père, et de l’amour que j’ai pour elle. «Le dernier mot» est un acte humanitaire de solidarité qui réunit une soixantaine d’artistes pour mobiliser l’opinion publique sur le sort de Paul Watson. Ce n’est pas du tout une œuvre commerciale. Mes amis du groupe Carré Blanc m’ont fait l’honneur d’orchestrer cette chanson. J’ai participé à l’enregistrement et aux chœurs, mais j’ai voulu rester le plus en retrait possible.

Pourquoi?

– Parce que ce qui est fort dans ce rassemblement d’artistes, c’est la fraternité et ceux qui participent à cet élan le font sans tirer la couverture à eux. Churchill disait: «Dans la vie, il y a les gens qui veulent être importants et les gens qui veulent être utiles.» Moi, je fais partie des gens qui veulent être utiles. Je ne veux pas être important. Chacun était sur son propre chemin qui en tournée, qui en enregistrement, qui en France, qui à l’étranger, etc. Et on a quand même réussi à se mettre à 60 sur une bande, parce que chacun s’est enregistré de son côté et a envoyé son image. On a travaillé un petit peu à l’arrache, sans coquetterie. C’est extraordinaire pour les professionnels que nous sommes d’avoir travaillé comme des amateurs. Mais c’est parce que ça ne pouvait pas se faire autrement et que dans le mot amateur, il y a le mot amour. Et c’est l’amour qui nous a réunis, pas l’ego. 

Chantez-vous l’amour aujourd’hui comme vous le faisiez à 20 ans?

– Non, non, non! Il y a tellement de formes d’amour différentes à travers les expériences de notre vie. On creuse, on creuse, ce puits sans fond qu’est l’inspiration amoureuse. Et d’ailleurs, quand vous dites que je chante l’amour, lorsque je chante une chanson engagée, c’est aussi une chanson d’amour, pour l’humain le plus défavorisé. J’ai tendance à voler au secours des plus faibles, des moins chanceux dans la vie. C’est une façon d’exprimer mon amour pour les humbles, ceux dont on ne parle pas. Quand j’ai l’impression qu’on oublie une catégorie de personnes, je chante leur histoire pour les faire exister. C’est ma chevalerie, la quête du chevalier poète que je suis.

Écrivain, poète, comédien, vous avez fait de la télé-réalité, du cinéma, du théâtre, vous avez été réalisateur, doubleur, mais aussi propriétaire d’usine, directeur de collection de maison d’édition, président d’un club de foot. Qu’est-ce qui vous manque?

– Vous avez oublié la danse! Après l’émission «Danse avec les stars», je suis devenu danseur professionnel durant trois ans avec la compagnie suisse Interface, à 50 ans passés. Avec eux, j’ai tourné autour du monde.

Quel nouveau défi vous reste-t-il à réaliser?

– Je ne me lance pas de défis, je reste disponible aux rencontres. Comme un marin sur un bateau, je navigue aux instruments. Je remets ma vie aux océans. J’essaie de répondre présent quand tout d’un coup, je suis recruté par l’existence pour accomplir une tâche. C’est ainsi que font les marins dans la tempête. Si à un moment donné, on a une déferlante de douze mètres et que quelqu’un est à terre, il faut tirer pour le sortir de là. Quand on est balloté par l’existence, soit on se met à pleurnicher, on s’agenouille et on attend la mort, soit on se retrousse les manches et on avance sur le chemin qui s’ouvre devant nous. À 66 ans, j’ai encore des rêves: j’ai envie de franchir le cap Horn pour pouvoir porter à mon oreille l’anneau des cap-horniers. J’ai déjà navigué, sans jamais croiser le cap Horn. Cela peut vous paraître démesuré. Mais voilà, je fonctionne comme ça.

Plus d’infos: theatre-odeon.ch

«Francis Lalanne, L’essentiel tour», Café-théâtre de l’Odéon, Villeneuve, 

8 novembre, 20h.

Ses moments clés

8 août 1958: il naît dans un avion, fils de Saïde Manzor, née en Uruguay de parents libanais et de Francis Lalanne, français diplomate des Nations Unies au Moyen Orient.

Il est l’aîné de trois frères, Jean-Félix Lalanne (guitariste et auteur compositeur) et René Manzor (réalisateur).

«On se retrouvera», qu’il a écrite et que son frère Jean-Félix a mise en musique, reste 26 semaines, dont 6 à la première place, au Top 50 en 1987 à la sortie du film «Le passage», réalisé par son frère René, dans lequel il a convaincu Alain Delon de jouer.

À Paris, dans les années 1980, il a donné un concert de 12h à l’Olympia et de 11h heures à Bobino.

Il a été marié 15 ans à Stella Sulak, aujourd’hui directrice de théâtre à Perth (Australie). Ensemble, ils ont eu quatre enfants (Ea, Selena, Helia et Néokhan) entre 1994 et 2007. Il a eu une fille, Léïah, en 2019, avec la violoncelliste Alice Poussin, dont il est séparé aujourd’hui.

Nommé deux fois aux Molières durant sa carrière, il a joué «Ibrahim et les fleurs du Coran» d’Eric-Emmanuel Schmitt, «les quatorze rôles» de la pièce, dont trois femmes, un enfant juif et un musulman.

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