
Depuis le début de l’année, les arboristes de Montreux sont intervenus sur six séquoias malades. | Ville de Montreux
Perchés à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, autant vous dire qu’il faut avoir le ventre bien accroché… Depuis quelques mois, plusieurs séquoias de Montreux servent de terrain de travail à d’intrépides acrobates. Encordés, casqués et équipés de scies à main, les cinq arboristes communaux sont aux petits soins de ces vénérables géants de bois.
«C’est le sixième séquoia sur lequel notre équipe intervient cette année», indique Florim Ajda, responsable pour la Ville de la section des espaces verts. Objectif de ces expéditions aériennes: ralentir la progression d’un champignon qui cause le dépérissement progressif de ces conifères. Un des principaux symptômes? Des aiguilles brunes qui s’amalgament.
«L’opération consiste à grimper dans la couronne et à aller à l’extrémité des branches pour contrôler et enlever les parties atteintes, que ce soient ces amas d’aiguilles, mais aussi des branches mortes ou des cônes.» Une fois tombés au sol, ces éléments contaminés sont évacués pour être incinérés. «Entre chaque taille, les outils sont désinfectés», précise encore le spécialiste en soin des arbres.
Est-ce qu’il sera ainsi possible de sauver ces sujets malades? «Je ne peux pas vous répondre, dit le responsable. La seule chose que l’on peut faire, c’est de mettre en place différentes mesures préventives. Nous faisons tout notre possible pour les conserver.» Et d’ajouter que ce type de maladie étant apparu en Suisse il y a une vingtaine d’années, le recul manque encore.
Un seul ancêtre pour tous
Bien souvent, le champignon l’emporte. On se souvient qu’en mars 2023, l’abattage du séquoia du Jardin Roussy – silhouette emblématique des quais de La Tour-de-Peilz – avait suscité une vague d’émotion et de tristesse. Peu de temps auparavant, c’est celui du Parc Chaplin, à Corsier, qui passait sous les dents de la tronçonneuse. Ces géants qui peuvent vivre plus de trois millénaires dans leur Californie natale sont-ils tous condamnés, chez nous, à une «courte» existence de 150 ans à peine?
Spécialiste renommé des arbres, le dendrologue genevois Robert Perroulaz évoque en préambule une «erreur» liée à l’importation de ces ligneux vers 1850. «Il y a une très grande pauvreté génétique des séquoias en Europe», expose-t-il. Et pour cause selon lui, la quasi-totalité des spécimens plantés à cette époque sont issus d’un seul arbre tombé dans sa forêt d’origine. Il était en effet plus facile de ramasser ses cônes au sol que de crapahuter à 40 mètres de haut pour les cueillir. «Ces graines ont d’abord été envoyées en Angleterre, où elles ont fait l’objet d’un grand commerce, puis sur le continent européen.»
Conséquence de cet ADN peu varié: «Si un arbre a un certain problème, ils ont tous un problème. Les maladies se transmettent mieux dans votre famille qu’ailleurs», image le spécialiste.
Rongés en quelques années
À cette faiblesse viennent s’ajouter des conditions de vie différentes de leurs forêts américaines. Dans nos parcs, le sol est davantage calcaire, très humide en hiver et trop sec l’été. «Je pense aussi qu’on en perd beaucoup à cause des arrosages automatiques et du piétinement, qui favorisent certains champignons pathogènes du sol», souligne le scientifique.
Mais un autre champignon fait de plus grands ravages encore: le Botryosphaeria dothidea, responsable du dépérissement des jeunes pousses. «Il se développe dans les vaisseaux du bois et met longtemps – environ 7 ans – à faire crever l’individu.» C’est précisément celui qui s’en prend aux séquoias montreusiens. Du genre impitoyable. «Je me souviens avoir inventorié le séquoia du Jardin Roussy, raconte-t-il. À peine quatre ans plus tard, on me proposait de venir lui rendre un dernier adieu.»
Pas de poudres de perlimpinpin
Face à un fléau qui semble toujours finir par l’emporter, n’y a-t-il pas une forme d’«acharnement thérapeutique»? Sitôt les symptômes constatés, ne vaudrait-il pas mieux les abattre directement? Solution radicale, certes, mais qui éviterait bien des efforts et des frais. «Vous êtes presque obligé de les maintenir, répond Robert Perroulaz. Ils sont tellement visibles! Lorsqu’il y en a un qui disparaît, ça fait un sacré trou. Et de manière générale, les gens détestent voir des arbres malades.»
L’idéal, selon lui, serait d’anticiper leur remplacement. «Quand un séquoia ne va pas bien, je préfère proposer des soins palliatifs. Il faut accepter le fait qu’il puisse mourir. Plutôt que de lui donner des poudres de perlimpinpin, il vaut mieux l’accompagner en plantant d’autres jeunes séquoias autour, qui poussent très vite. À terme, ils englobent la souche, que l’on conservera et dont on pourra dater les cernes en guise de mémoire.»
Fort d’une expérience d’un demi-siècle, Robert Perroulaz salue l’intérêt croissant que notre société consacre aux arbres en général. Il estime cependant que ça va parfois trop loin. «Il y a trop d’émotion, trop de projections faites sur eux, dit-il. Je trouve par exemple bizarre qu’on en arrive à les embrasser! Et puis on considère qu’ils ont besoin de nous. Or ce n’est pas vrai, tant qu’ils sont plantés au bon endroit!»
