Au rythme des tambours et des ondulations de foulards

 | L. Menétrey

La Tour-de-Peilz
À l’occasion de la Fête de la danse, Elena Musio a initié une quarantaine de participants à la pizzica, cette danse folklorique du sud de l’Italie. Reportage au cœur d’une ronde enfiévrée au bord du Léman.

«1,2,1,2… Avec votre pied, appuyez bien contre le sol, comme si vous écrasiez une araignée!» Sur les rives de La Tour-de-Peilz, ce jeudi 7 mai, une quarantaine de néophytes forme un cercle et enchaîne les pas de pizzica, guidés par Elena Musio. Très vite, les foulards rouges entrent en scène. L’Italo-Suisse les distribue aux femmes. «Il faut le chérir et le mouvoir en dessus du niveau de la ceinture», explique cette dernière.

À l’origine, cet accessoire faisait partie du quotidien des paysannes des Pouilles, qui le portaient autour de la taille aux champs, notamment pour s’essuyer le visage. Autre pilier de la pizzica, le tambour, qui dépasse ici sa simple fonction percussive. «Les cymbales, c’est le rythme de l’âme. Et le tambour, tatamtatam… c’est le battement du cœur.» Après avoir transmis les pas de base, la danseuse rappelle la posture à adopter. «Tête haute, épaules en arrière, on se la pète!», lance Elena. Les foulards et les robes virevoltent au vent, les pas sautillants s’accélèrent, les rires sont au rendez-vous. «Wow, ça donne chaud», souffle une participante avec le sourire.

Danser pour conjurer

La pizzica puise ses racines dans la tarentelle, une danse née au Moyen Âge autour de la légende de la tarentule. «On racontait qu’elle piquait les paysans dans les champs. La morsure d’araignée provoquait des maux psychologiques, sans véritable remède. La danse était alors une manière, dans la culture populaire, de se libérer de ce venin.»

Les personnes piquées par une tarentule entraient dans une sorte de transe et devaient, pour expulser le poison, danser frénétiquement jusqu’à l’épuisement, comme une purge. «En affrontant ce venin, c’est comme si on se reconnectait avec ce trauma, et ça permet d’extérioriser et de libérer le corps», poursuit la danseuse.

À l’image de cette légende, la pizzica s’articule autour de deux couleurs, le rouge – autrefois associé au sang et aujourd’hui au cœur – et le noir en référence à l’araignée. Vêtue d’une jupe noire et d’accessoires rouges – ongles vernis, rouge à lèvres et foulard – la professeure reprend les codes symboliques de cette tradition.

La femme comme guide

Née à Lausanne de parents originaires du sud de l’Italie, Elena a toujours baigné dans cette culture. «À part quelques cours, je n’ai pas vraiment appris cette danse. Ça a toujours été en moi, dans mon sang», raconte celle qui s’est récemment établie à La Tour-de-Peilz. Ancienne professeure de hip-hop et de jazz, elle est aujourd’hui responsable des ressources humaines et anime notamment des coachings et des retraites pour femmes. La pizzica est un outil qu’elle utilise pour l’émancipation féminine. «Ça permet de se libérer. Ce n’est pas une danse de performances, mais de ressentis», rappelle Elena Musio.

Et dans la pizzica, les rôles bousculent les codes habituels. «Même quand on danse à deux, c’est quand même la femme qui mène. Alors que dans la plupart des danses en couple, c’est toujours l’homme. Donc j’avoue que moi, ça me parle», raconte-t-elle.

Tenir le rythme

La musique, chantée en dialecte des Pouilles, impose un tempo soutenu porté principalement par le tambourin, la guitare, l’accordéon et le violon. «On est vraiment sur du cardio (rires). Même moi, je me suis mise à la course à pied, alors que je détestais ça. Mais je veux avoir de l’endurance pour la pizzica!», rigole-t-elle. Elena rappelle néanmoins que cette danse rassemble tous les âges et qu’elle peut être pratiquée de manière moins aérobique. Les participants du jour en témoignent, réunissant plusieurs générations dans une même ronde.

Parmi les danseurs du jour, l’une se distingue déjà par son aisance, alors qu’il s’agit de son premier essai. «Bon… je suis danseuse de tango, donc ça aide», sourit cette dernière. «On s’éclate, c’est convivial, les pas ne sont pas très difficiles. Il y a aussi le côté séducteur avec le foulard, mais en même temps on ne se touche pas.» L’histoire de la tarentule la marque. «Je trouve extraordinaire comment ils exorcisaient les maladies avec la danse», glisse-t-elle, avant de rejoindre la ronde enfiévrée.

Dix ans de pizzica sur la Riviera

L’Association veveysanne Taranta Suisse a également donné une initiation de pizzica ce week-end dans le cadre de la Fête de la danse de Vevey. Depuis dix ans, l’association fait vivre cette tradition du sud de l’Italie sur la Riviera, à travers des cours mensuels organisés au studio Step Up, à La Tour-de-Peilz.

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