
La dahabiya parée de son rouge «Titanic». Coût moyen d’une telle construction? Un million de francs. «Ce prix peut être sensiblement réduit si l’on se passe d’intermédaires», précise Yan Pribyl. |DR
Il y a ce fameux château en Espagne, qu’on voudrait pouvoir acheter un jour. Yan Pribyl, lui, imaginait plutôt un bateau en Égypte. Et le rêve de cet habitant de Clarens est en train de devenir réalité. Sept mois seulement après le lancement de sa construction au Caire, c’est une embarcation de 230 tonnes d’acier qui s’apprête à rejoindre les flots du Nil. «Nous espérons une mise à l’eau prochaine», se réjouit-il.
Et cette étape cruciale s’annonce spectaculaire. «Des ballons seront gonflés au-dessous pour le faire glisser tout doucement, poursuit-il. Cette technique rappelle celle des anciens Égyptiens, qui utilisaient des rondins ou des traîneaux sur le sable mouillé pour déplacer de lourdes charges.» À ces mots, son enthousiasme déjà très communicatif monte d’un cran.
C’est que, depuis son enfance, le Clarensien de 73 ans nourrit une passion sans borne pour la civilisation pharaonique. «J’ai découvert l’Égypte ancienne à 11 ans, dans mon livre d’histoire, se souvient-il. Un coup de foudre dont je ne me suis jamais remis.» En parallèle d’une carrière menée dans le textile et la photographie, il consacrera une grande partie de son temps à cette culture. L’an dernier, il publiait même un ouvrage de quelque 500 pages sur le sujet, intitulé «En-Quête d’Absolu».
Né autour d’une tasse de thé
Lors de l’un de ses séjours sur les bords du Nil il y a une quarantaine d’années, il découvre une «dahabiya», une embarcation fluviale traditionnelle à voiles latines, dont l’origine remonte à l’Antiquité. Si les préfets de l’Empire romain s’en servaient pour se déplacer, elles sont utilisées depuis le XIXe siècle comme résidences ou hôtels flottants.
«La dahabiya que j’ai visitée appartenait à l’ancien PDG du Club Med Égypte, raconte Yan Pribyl. En fin d’après-midi, on se rendait sur le sun deck, on passait de la musique classique en prenant le thé et on admirait le coucher de soleil. C’est là que mon rêve est né.» Un rêve qui restera dans un coin de son esprit pendant plusieurs décennies, jusqu’à ce qu’il en parle à Tarek Khattab, un ami antiquaire égyptien.
«Je lui ai fait part de mon intention de racheter une vieille dahabiya, de la retaper et de faire des croisières avec des amis. Et c’est là qu’il m’a suggéré l’idée d’aller plus loin, et de faire construire une embarcation qui pourrait être louée pour de l’événementiel ou des voyages privés.» Les deux hommes s’associent, l’aventure est lancée en février 2024.
Un milieu très secret
La première difficulté a été de trouver un lieu de construction au Caire. «La concurrence étant rude dans ce secteur, il y a une forme de secret qui entoure les chantiers navals, relève l’égyptophile. Ces derniers sont complètement cachés, il faut parfois traverser des labyrinthes de village avant de les trouver!» Yan Pribyl a pu compter sur l’instinct et l’expérience de son partenaire pour dénicher l’endroit voulu.
L’obtention d’une licence de navigation n’a pas non plus été une mince affaire. «Le Ministère de la Marine n’en délivre plus, car les grands croisiéristes voient d’un mauvais œil les dahabiehs.» Il leur faut donc racheter une licence déjà existante. «Ces dernières sont vendues par des personnes âgées ou par des gens qui veulent se faire de l’argent.»
Au bout d’une longue quête dans des milieux où règne l’opacité, les deux amis mettent enfin la main sur le précieux sésame. En plus de donner l’autorisation de voguer, le document définit aussi la longueur maximale de l’embarcation. «Quand j’ai vu que la nôtre était limitée à 52 mètres 50, je n’en ai pas cru mes yeux: il s’agissait de la coudée royale égyptienne multipliée par 100!», s’exclame-t-il. La coudée? L’unité de mesure utilisée par les architectes pour la construction des pyramides.
Comme au temps d’Hercule Poirot
Particularité de ce monstre de métal: il n’a pas de moteur. «La réglementation l’interdit. Nous avons donc aussi dû construire un bateau remorqueur.» Ce dernier étant séparé par un câble de 50 mètres, la croisière se fera sans les bruits et autres inconvénients d’une machinerie.
Un calme qui cadre pleinement avec l’esprit que souhaitent insuffler les deux complices à leur bateau, lequel sera baptisé The Mighty («La Puissante»), en référence à la déesse Sekhmet, la fille du dieu Soleil Rê. «Notre projet a été conçu dans l’esprit de Thomas Cook, à l’époque où voyager était un art de vivre», souligne le Clarensien.
Et l’apparence même du bateau s’en ressentira. En plus d’un salon, d’un bar et d’un restaurant, la dahabiya sera équipée de onze cabines décorées en hommage à des personnalités liées à l’Égypte. «Il y aura bien sûr la chambre Agatha Christie, en référence à «Mort sur le Nil», mais aussi celle d’Howard Carter ou encore Aïda.» De quoi voguer tranquillement de Louxor à Assouan en voyageant aussi un peu dans le temps…
