« C’est Jean Tinguely qui m’a détraqué le cerveau »

Pascal Bettex prépare une œuvre en l’honneur de Jean Tinguely, son modèle. Le Fribourgeois aurait eu 100 ans demain.  | K. Di Matteo

Hommage
À la veille des 100 ans de la naissance du Fribourgeois ce jeudi, Pascal Bettex, artiste cinétique hyperactif et populaire, évoque celui qui l’a tant inspiré et pour lequel il prépare une œuvre maison.

Qui est le «Jean Tinguely» romand? Sur la Riviera et dans le Chablais, beaucoup répondront: le Montreusien Pascal Bettex, 71 ans. Ce n’est pas le seul, mais c’est assurément l’un des plus populaires et des plus anciens. 

Son fascinant fatras de la cabine «Allo Claude», réalisée en 2013 en hommage à Claude Nobs, a été photographié des millions de fois au bas de la place du Marché de Montreux et, désormais, vers le 2m2c où il a été déplacé. Son Chablais Scope a marqué les esprits à Aigle. D’autres de ses mobiles ont essaimé en Suisse, en Angleterre, aux États-Unis, en Lettonie et en Chine.

Jean Tinguely aurait eu 100 ans demain. Vous êtes considéré comme l’un de ses dignes disciples. Cela vous fait-il plaisir ?

– Bien sûr, j’en suis très heureux. C’est quand même lui qui m’a détraqué le cerveau (rires)! Si j’arrive à vivre de ça, c’est grâce à lui. Il a popularisé l’art cinétique, a contribué à son explosion. Aujourd’hui, beaucoup de personnes disent en voyant mes mobiles: «Hé, c’est une machine à Tinguely.»

Quand et pourquoi être devenu artiste cinétique ?

– C’était en 1998. J’avais mon magasin «Le Cadeau impossible», à Montreux, où je ne vendais que des pièces uniques d’artisans. Dans le lot, j’avais des petits mobiles que faisait Roland Krampl, un apprenti de Charles Morgan (ndlr: autre artiste cinétique de renom, à Jongny). Il a arrêté de les produire, alors j’ai continué à sa place. Cela a commencé comme ça.

Racontez-nous votre première « rencontre » avec Tinguely.

– C’était à 10 ans, en 1963. Mes parents m’ont emmené au Kunstmuseum de Bâle voir une expo. Ça tapait, ça couinait, dans un lieu très léché. Je me rappelle une charrue dont le soc labourait une plaque de métal de 10m de long. Le bruit que ça faisait! Une année après, j’étais à l’Exposition nationale et j’ai vu la fameuse «Eurêka». Si vous demandez à ceux qui ont vu l’Expo, la première chose dont ils se souviennent, c’est la machine à Tinguely (le Mésoscaphe aussi). C’est du reste mon œuvre préférée de lui. À 11 ans, t’es devant un monstre de ferraille qui pèse des tonnes. J’étais dans l’impression générale de force, de monumental.

Que lui devez-vous ?

– D’avoir eu envie de mettre en action de la ferraille et du matériel de récup. Lui dénonçait la société de consommation, ce qui n’est pas mon cas. J’ai juste le plaisir de prendre des machines en tous genres, petites ou grandes, de les démonter, de montrer leur mécanisme aux nouvelles générations, les choses prodigieuses que faisaient nos aïeux, sans ordinateur, sans IA. 

A contrario, qu’est-ce qui vous distingue ?

– Mes machines ne font aucun bruit ou presque. Lui, c’était «clong clong!», il adorait. Une autre différence, c’est qu’il s’en foutait quand ça tombait en panne. Pour moi, c’est hyper important que ça continue à fonctionner. Je viens d’ailleurs de créer le CRAC, pour Centre Réparation Art Cinétique. Une troisième chose qui me distingue, ce sont les couleurs. Lui, c’était uniquement du rouillé, du brut, il n’utilisait jamais de peinture. Moi, je démonte, je sable les pièces, je repeins. Il a son monde, j’ai le mien.

Et c’est quoi votre monde à vous ?

– La plupart des artistes produisent des choses qu’ils ont imaginées, sont touchés par la grâce. Moi, je travaille surtout sur commande. J’utilise les tas d’objets que les mandataires me donnent ou alors je fouille chez eux, et je fais quelque chose qui a une signification forte à leurs yeux. J’en ai vu pleurer en recevant leur œuvre, me dire: «Il y a 40-50 ans de ma vie là-dedans.» 

Vous avez décidé de lui rendre hommage à l’occasion des 100 ans de sa naissance.

– Je travaille à remplir une cabine de grue jaune qui sera visible à la Biennale d’art de Montreux, d’août à novembre, sur les quais. Ce sera une œuvre brute, non peinte, comme Tinguely aimait. On y verra une réplique miniature d’«Eurêka», des crânes d’animaux, comme Tinguely en utilisait, des allusions à la vitesse et à la F1, qu’il adorait. Enfin, il y aura un coin à engrenages impossibles, une de mes spécificités. On y verra la tête à Tinguely, ainsi qu’une mention «Torpedo Institut», le nom de l’«anti-musée» qu’il imaginait à La Verrerie (FR). Je vais aussi participer à l’exposition «Centenaire Tinguely… et après», à Fribourg. Enfin, j’exposerai six mobiles en son honneur au centre commercial Fribourg Centre du 25 au 30 août, 16 ans après y avoir fait pareil.

Au final, que laisse Jean Tinguely ?

– Le mouvement. Il disait: «Tout est mouvement.» C’est pour ça que c’est rare de me voir assis! Je ne peux plus rester à rien foutre, c’est du gaspillage! (rires)

Jean Tinguely en bref

Jean Tinguely (né le 22 mai 1925 à Fribourg et mort le 30 août 1991 à Berne) fait déjà parler de lui par ses aménagements de vitrines, lui qui est décorateur de métier. Le sculpteur, peintre et dessinateur, qui a grandi à Bâle, est toutefois connu essentiellement pour ses œuvres réalisées à base de matériaux récupérés. Anticonformiste, provocateur et aimant la dérision, il remet en question une forme d’académisme de l’art. En 1959, il est remarqué lors de la Biennale de Paris. «Eurêka», visible lors de l’exposition nationale de 1964, fait assurément partie de ses œuvres les plus populaires. Avec sa deuxième épouse Niki de Saint Phalle, il créa de gigantesques sculptures. La plus grande collection de ses oeuvres est au Tinguely Museum de Bâle, dessiné par Mario Botta. Fribourg héberge l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle.