«Cette tour, je préfèrerais la démonter pierre par pierre plutôt que de la vendre»

à l’époque, avec sa vue incroyable sur la plaine du Chablais, la Tour de Duin permettait de prévenir d’éventuelles incursions ennemies. Aujourd’hui, avec la splendide châtaigneraie, elle est un emblème, discret mais bien connu, de Bex. Elle est également une résidence de la famille Cadosch, pour qui elle a une très grande valeur patrimoniale et personnelle. A l’origine, le château des «Seigneurs de Bex» comptait au moins cinq tours.  | K. Di Matteo

Bex
Deuxième épisode de notre série d’été consacrée aux châtelains de la région. Sur la colline de Chiètres, la Tour de Duin fait le bonheur de la famille Cadosch.

Une fois la trappe sommitale de la Tour de Duin soulevée, on écarquille les yeux et on comprend aisément pourquoi le château du même nom, emblème de Bex, fut construit ici à la toute fin du XIIe siècle pour surveiller les alentours et communiquer par feux interposés avec les Châteaux de Saint-Maurice et Chillon. Dans l’agréable brise du jour, au pied de la colline de Chiètres, la plaine du Chablais s’étend majestueusement et paisiblement jusqu’au lac.

À l’époque, cette esplanade n’existait pas et les sentinelles guettaient les éventuels ennemis depuis les créneaux qui cernent aujourd’hui les huit fenêtres de l’étage inférieur, celui où la famille Cadosch, propriétaire depuis 1967, a aménagé un studio. Décoration moderne, papier peint bordeaux aux motifs dorés, petite cuisine fonctionnelle, table en chêne et fauteuils en cuir: le logement paraît des plus cosy. En photo noir-blanc au mur, grand-maman Marie-Louise Cadosch, l’ancienne maîtresse des lieux, accueille les visiteurs d’un regard bienveillant. Quelques marches plus bas, un petit salon fait office de coin lecture, entre une vieille épée et un casque d’un autre âge.

Un logis atypique

Aujourd’hui, les Cadosch en ont fait leur repaire et refuge. La fratrie, composée de Nathalie, Alexandre et Pierre, veille sur le bien familial. S’il vit à l’année dans son appartement de Bex, le dernier nommé y passe d’ailleurs plusieurs mois par an dans la fraîcheur des pierres médiévales. Quand on l’entend évoquer le lieu et le parc alentour, on comprend du reste vite qu’il s’agit bien plus que d’une simple résidence d’apparat. 

Les Cadosch se plaisent à partager leurs repas de Pâques et de Noël dans le jardin ou dans l’ancienne bergerie, partie en fumée un jour de 1995 et reconstruite en annexe avec sa grande salle à manger. «Cette tour, je préfèrerais la démonter pierre par pierre plutôt que de la vendre», plaisante son résident le plus régulier à l’heure de l’apéro, sur la terrasse de la même bergerie. 

Son oncle François approuve, en montrant une gravure de la tour et en proposant la lecture d’un fascicule dédié à l’histoire du lieu (lire ci-contre). C’est d’ailleurs à lui, en quelque sorte, que l’on doit l’acquisition du domaine par les Cadosch. «Du temps de mes études, j’avais annoncé à mon père vouloir prendre un studio à Bex. De là, mon père a pensé à Duin et mon frère a donné l’impulsion décisive en proclamant que c’était une excellente idée. Nous avons acheté et entièrement rénové le bâti qui était à l’abandon et inhabité depuis des années, même si les parents des précédents propriétaires avaient déjà remonté la tour avant-guerre.»

La nature à portée de main

Aujourd’hui, la fratrie se partage les tâches d’intendants et s’occupe de l’entretien des treize hectares de terrain, dont une bonne partie est occupée par la somptueuse châtaigneraie qui occupe le flanc de la colline. «Y a toujours du boulot, c’est sûr, en sourit Pierre. Le plus dur, c’est de décider par quoi commencer.»

La nature foisonnante – en premier lieu la châtaigneraie, mais aussi les chênes de trois ou quatre siècles ou la petite vigne familiale – procure un peu de discrétion à la tour, même si sa silhouette emblématique (celle que l’on retrouve sur les étiquettes de la Sire de Duin, un cru local) se devine d’assez loin. 

Plus encore, elle vaut aux Cadosch de partager leur bien avec nombre d’habitants des bois, à deux ou quatre pattes. Et on ne parle pas d’Aslan, l’imposant Berger d’Anatolie, qui sieste dans l’herbe, ni des poules et des canards qui ont barboté dans l’étang à l’arrière de la bergerie, ni non plus des deux poissons qui ornent les armoiries de Duin! 

«Je suis toujours fasciné par la dextérité de l’écureuil qui monte et descend le long de la tour, explique Pierre en pointant l’acrobate du doigt. Une chouette y fait aussi son nid quasi chaque année. Des chevreuils passent tous les matins, le renard vient régulièrement et fait ses petits dans le coin, etc.»

Un domaine privé, mais…

La beauté et la tranquillité des lieux contribuent par ailleurs à une fausse croyance: nombre de badaux en quête de fraîcheur ou de châtaignes ignorent qu’ils se baladent sur une propriété privée ou que la tour n’est pas à visiter (ou omettent de le savoir…). «Et je comprends cette curiosité, admet Pierre, qu’on puisse avoir l’idée qu’une tour ou un ancien château soit un lieu ouvert à tous. D’ailleurs, nous avons accueilli plusieurs sorties des autorités, un culte œcuménique de 400 personnes ou encore, dans les années 1970, l’ancêtre de la Triennale Bex & Arts… Avant nous, quelqu’un avait même installé un automate à quatre sous pour ceux qui montaient dans la tour! Par contre, nous n’avons jamais accepté de demandes de location pour des mariages ou autres.»

Au demeurant, Pierre Cadosch a beau savourer la quiétude des lieux au quotidien, il est le premier à aimer en partager l’histoire et les produits. «Chaque mois d’octobre, j’installe un tipi et j’allume un feu au bas de la propriété pour partager quelques châtaignes grillées. Les gens peuvent aussi en acheter des fraîches au poids. Et ça marche bien: il y a parfois carrément une colonne de voitures!»

Cachée dans les bois, la Fée Frisette, ange-gardien de Duin dans les légendes, s’en amuse probablement.

Huit siècles de legs successifs

Le Veveysan Charles Grenier fut l’un des nombreux propriétaires de la Tour de Duin, grosso modo durant la deuxième moitié du XIXe. En 1893, on retrouva dans ses papiers un petit fascicule sur l’histoire du lieu édité en 1900, au moment où le vestige de l’ancien château est devenu une attraction. En introduction, on y apprend que l’«accès au préau» coûtait 10 centimes et celui à la tour, 50. Le billet s’obtenait via un «automate rouge» et la visite n’était possible «que lorsque le drapeau [était] hissé au sommet». Faute d’avoir les bonnes pièces, on avait «qu’à pousser le bouton de la sonnette électrique […]. Il était alors répondu d’en haut par la personne qui avait la garde de la tour et qui descendait un panier, dans lequel le visiteur introduisait la pièce à changer». Au-delà de la sympathique anecdote, la Tour de Duin rappelle le château féodal dont il est le dernier élément préservé. Les traces de fondations d’au moins cinq tours ont été découvertes, outre celles d’un donjon, d’écuries et d’une salle de garde. Les textes attestent également d’une citerne pour l’eau de pluie, d’un préau en guise de «cour supérieure» et d’un souterrain (pour fuir?). La porte actuelle daterait de 1842. L’ancienne, murée, était bien plus haute, «comme à Chillon et ailleurs, disposée de telle sorte qu’elle fût hors de portée des assaillants». On doit la forme ronde de la tour aux Comtes de Savoie. Ce sont eux, probablement, qui aidèrent un seigneur de Bex à construire, vers 1195 selon le livret, le château. Dans la liste des propriétaires suivent notamment: Pierre de la Tour (1227), François Greysier (XIII-XIVe) et Jean de Blonay (dès 1386). Antoine de Duin, fils du seigneur du Château supérieur de Conflans en Savoie, épouse Marguerite de Blonay en 1404 et le château fait office de dot. De là le nom du château jusqu’à nos jours. En 1476, il est gravement incendié. Vers 1641, le châtelain David de Rovéréaz se fait construire une résidence à Bex et quitte la Tour de Duin. En 1899, de gros travaux sont opérés sur la tour, dont son rehaussement.

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