
Ancien pilote professionnel, Philippe Manuel peut puiser dans sa longue expérience pour faire régner l’harmonie. «Dans un avion de ligne, les problèmes humains représentent 90% des soucis», souligne-t-il. | R. Brousoz
Il pleut des cordes ce mercredi matin à l’aérodrome de Bex. C’est une question de secondes avant que nos vieilles baskets ne prennent l’eau et que nos chaussettes soient trempées. Les pieds de Philippe Manuel, eux, resteront au sec. «J’ai mis de bonnes chaussures», dit-il alors que l’on arpente le bitume le long des hangars. «La piste est boueuse, ça conviendra mieux pour aller aplatir les taupinières.»
Parmi les innombrables missions qui l’occupent, la lutte contre le mammifère fouisseur figure en bonne place depuis quelques semaines. «Ce printemps, ça n’arrête pas. Et comme je dois m’assurer que la piste soit praticable, j’agis en attendant que l’entreprise spécialisée intervienne.»
Vu la météo pluvieuse du jour, le terrain de vol chablaisien de 600 mètres de long ne sera pas encombré d’aéronefs. Mais le Lutryen de 72 ans – qui vient jusqu’à Bex en train, en embarquant son vélo – veut rentabiliser au mieux ses déplacements. Après notre visite, il ira notamment relever le courrier, papoter avec les mécanos pour glaner les éventuels «gossips» du jour (soit les ragots, en bon français). Et puis bien sûr, tasser les taupinières.
Voilà sept ans que Philippe Manuel occupe la fonction de chef de place. Engagé par la coopérative de l’aérodrome de Bex, il est également le représentant de l’Office fédéral de l’aviation civile, au bénéfice d’une licence de «chef d’aérodrome» délivrée par ce dernier. «Pour faire simple, j’ai des milliers de lois inapplicables à faire appliquer», sourit cet ancien pilote de ligne qui a fait sa carrière chez Swissair, puis Swiss. «En cas de problème, il faut toujours un responsable, alors ici, c’est moi.» Une sorte de fusible humain? «Un peu, oui.»
Pilote interdit de vol
Et ici, ce sont les egos qui représentent la plus grande partie de son travail. De fait, l’association compte 450 membres, dont 360 pilotes d’avion, de planeur et d’hélicoptère. «L’enjeu est de gérer tout ce petit monde pour qu’il cohabite au mieux, résume-t-il. D’une certaine manière, je suis le garant de la collégialité.» Même s’il dit être parvenu à instaurer un esprit de «bande de copains», ce n’est pas toujours évident. «Les pilotes aiment être libres. Certains ont de la peine avec l’autorité et me provoquent parfois, un peu comme on embêterait la police.»
Son souci? Que tout le monde soit représenté. «Beaucoup ici estiment qu’ils sont chez eux et que c’est leur piste, poursuit-il. C’est un peu comme sur la route: ceux qui ont les avions les plus gros et les plus chers pensent souvent qu’ils ont la priorité.» Face à cela, l’arbitre de l’aérodrome joue les cartes de la diplomatie, de la patience et de l’écoute. «Lorsque certains se comportent de manière inadéquate, on discute entre quatre yeux.» Et si ça ne fonctionne pas, il n’hésite pas à dégainer le carton rouge. «Une fois, j’ai dû interdire de vol un pilote. Il n’est plus revenu.»
«Allô, votre avion fait trop de bruit»
Voilà pour la popote interne. Pour les relations extérieures, Philippe Manuel a aussi fort à faire. «Beaucoup de gens m’appellent pour se plaindre du bruit des avions, principalement les appareils de voltiges.» Une fois de plus, le chef de place puise dans sa diplomatie longtemps éprouvée à bord des longs courriers. «Je comprends la réaction de ces personnes, assure-t-il. Mais ça s’arrange souvent quand on leur explique ce que l’on fait. Il arrive parfois que je les invite à l’aérodrome, c’est plus efficace qu’un échange de mails.»
Parmi ses nombreuses autres tâches, le chef de place doit aussi encaisser les taxes d’atterrissage, tenir des statistiques de vol pour l’Office fédéral de l’aviation civile ou encore gérer les autorisations de drones dans un rayon de 5 km qui entoure le terrain. Il n’a, en revanche, pas la fonction d’aiguilleur du ciel. «Il n’y a pas de gestion de trafic à Bex, tout se fait de manière autonome.»
À vélo pour du kérosène
Et puis il y a les situations extraordinaires. «Le pire, c’est évidemment l’accident, dit-il. Par chance, depuis que je suis là, il n’y a jamais eu de victimes, uniquement des avions cassés.»
Sans compter certaines mauvaises surprises, comme la citerne de fuel qui s’est retrouvée presque à sec il y a un mois. «La jauge avait un problème.» Philippe a alors enfourché son vélo pour rouler jusqu’à la base d’Air Glaciers de Collombey pour leur acheter un peu de kérosène, en attendant que le plein soit refait. Il aurait pu leur lancer un coup de fil. «Oui, mais je préfère aller au contact, c’est comme ça que ça se règle le mieux!»
Des responsabilités qui s’envoleront
Mais c’est le contact avec d’autres horizons qui attend désormais le Lutryen. Fin septembre, il quittera son poste pour partir voyager dans l’hémisphère sud. «Avec mon épouse, nous avons envie de passer nos hivers au chaud», glisse-t-il. La page de l’aviation, il la tournera définitivement, et tous les soucis qui vont avec. «Ça ne me dérange pas d’avoir des responsabilités, mais je serai content de ne plus en avoir!», sourit ce père de quatre enfants et grand-père d’un petit garçon. L’occasion aussi d’avoir plus de temps pour la voile, la photo et la cuisine, ses autres passions.
Pour l’heure, il pleut encore à Bex. Demain soir, Philippe Manuel laissera sa pelouse humide pour une séance avec les autorités en vue du G7. «Aucun vol ne sera permis à Bex durant le sommet, annonce-t-il. L’armée sera même présente pour s’en assurer!» Et le chef de place d’espérer qu’aucune tête brûlée ne sera tentée de chatouiller cet interdit pour assouvir son goût de liberté. On l’aura compris, les pilotes ont leur caractère, comme les taupes d’ailleurs…
