
Gérard Brönnimann, ici sur son alpage, garde une passion intacte pour l’élevage, qu’il connaît depuis l’enfance. | C. Boillat
C’est à flanc de moto, cheveux au vent, que Gérard Brönnimann vient nous chercher à l’embranchement de la route du col de Chaude et du chemin pierreux qui mène à son domaine de Valnor. Le nom de cette propriété de 17 hectares – qu’il a acquise il y a 20 ans, fait référence à Kriss de Valnor, héros de la série BD fantasy Thorgal. Un totem en bois («pour faire joli») trône devant le chalet en rondins. Plus haut, entre Rochers-de-Naye et Pointe d’Aveneyre, un aigle jongle avec les thermiques.
Dans ce lieu-dit appelé Vuadens-Dessus, à 1’200 m d’altitude, la canicule ne recule pas en ce milieu d’après-midi. L’eau attendra. Gérard débouche une quille de Chasselas. «C’est du Villeneuve. De chez Allamand. On ne boit que ça ici avec les copains et la famille.» Affable, facétieux, et pas un pouce de gras sous le tee-shirt, le Chablaisien «accuse» 70 balais au calendrier. Un peu hippie à une époque, il est «né un 1er joint» (rires).
Cet ancien maraîcher de la plaine du Rhône a une gueule, avec ses longs cheveux châtains et ses yeux clairs. Un faux air de Robert Plant. «Ça tombe bien, j’adore le chanteur de Led Zep, comme Pink Floyd. Mais mon idole, c’est Rory Gallagher.» Très dans l’esprit seventies, il a été objecteur de conscience. Ce qui lui a valu un séjour à Bochud.
Retraité, ce fils d’un paysan éleveur est ébéniste de métier, a travaillé puis repris la ferme familiale, après avoir aussi trait des vaches à la ferme du pénitencier vaudois. «Quand le prix du lait s’est effondré, on s’est reconvertis en maraîchers, avec une vingtaine de légumes cultivés à Noville. Mais j’ai toujours gardé une passion pour l’élevage.» Aujourd’hui, c’est son fils Maxime qui sème et récolte.
« Je leur ressemble »
Gérard Brönnimann s’occupe d’un troupeau de 80 têtes de race Highland. On a justement quitté les bords du Léman pour faire connaissance avec ces bêtes écossaises. Le problème, c’est qu’on ne les voit pas ou prou. «Il fait beaucoup trop chaud. Elles sont donc remontées pour brouter sous les bosquets d’arbres. Elles peuvent grimper jusqu’à 1’500m», explique l’agriculteur. Un peu plus tard dans l’après-midi, génisses, veaux, vaches allaitantes et bœufs descendent un peu. On aperçoit leurs formes massives, leurs longs poils, bruns ou châtains, et leurs grandes cornes.
Pourquoi avoir choisi cette race plutôt que les Montbéliardes de son père? En montrant sa longue crinière, Gérard répond du tac au tac: «Je trouve qu’on se ressemble»… en se marrant évidemment. C’est vrai qu’au niveau de la mèche, il y a quelque chose.
Au-delà de la blague, l’éleveur solaire aime les Highlands pour «leur caractère, leur beauté, leur rusticité et leur résistance, notamment au froid. En Alaska, elles peuvent supporter des températures de -35°C». On comprend mieux pourquoi elles sont allées se planquer sous les arbres. Pour le coup, leur solide constitution réduit les coûts en vétérinaire. «Elles sont rarement malades. Il faut juste bien surveiller les sabots.» À l’achat, il faut débourser près de 3’000 francs pour une vache et son petit.
Fidèle en amitié
365 jours par an, Gérard Brönnimann prend soin de son cheptel. C’est sa passion. «Si besoin, mon gamin me donne un coup de main. Idem avec mon copain Winetou l’hiver au moment du vêlage.» Et encore de préciser «qu’elles montent en mai et redescendent en novembre chaque année en bétaillère».
Sur la table en bois repose un livre format A4, style BD. Ce n’est pas un Thorgal, mais un recueil de photos magnifiques mettant ses animaux en valeur. Avec aussi une «pose» cigare avec le cousin Michel. Plus loin, d’autres clichés de proches, dont un du très regretté Benoît Violier. Meilleur ouvrier de France, ce cuisinier triple étoilé a composé avec brio au piano du restaurant de l’Hôtel de Ville de Crissier. C’est son ami David Lizzola qui avait fait les présentations. «À sa demande, j’avais porté un bout de highland dans sa cuisine.»
Gérard Brönnimann aime sa compagne, une union de 30 ans, leur famille recomposée et forte de trois enfants et cinq petits-enfants. Il aime la vie et les gens. Ses amitiés sont fidèles et fortes. Comme celle avec Marcel Lacroix. Ancien grand chef de service à la Ville de Montreux, le coordinateur des travaux de la dernière Fête des Vignerons possède aussi des vaches écossaises. Gérard aime également bien ruper et boire de bons coups. Pêcher le thon au large du Cap Ferret, voyager, aller voir des concerts et préparer à manger pour de grandes tablées (voir encadré) font partie de son agenda.
L’éleveur rock’n’roll va continuer à s’occuper de ses bêtes aussi longtemps que possible. Ce sera ensuite son fils qui veillera sur ses protégées écossaises.
Tous les ans en février, Gérard Brönnimann prépare avec des amis à manger dans son pavillon à Noville. «C’est un repas que l’on partage ensuite en forêt avec 120 convives. Beaucoup de cuistots, des chefs comme Denis Martin, des MOF (ndlr: Meilleurs ouvriers de France) de l’École hôtelière, des entrepreneurs, des patrons de grands hôtels, un chirurgien, etc. Des souliers pointus quoi!», rigole le Chablaisien. Mais cette journée est loin d’être élitiste. «Il y a bien évidemment de très nombreux agriculteurs ce jour-là.» Des sabots, donc. Pour assurer un banquet de viande de qualité, environ quatre bêtes passent à la casserole. Enfin plutôt aux chaudrons. «On en utilise cinq de 60 litres chacun. On y met des kilos de légumes entiers. On ne s’emmerde pas à les couper», lance Gérard. En amuse-gueule, il y a du filet et de la langue. «Il faut vraiment bien s’appliquer pour la préparer et qu’elle soit fondante. J’ai réussi à la faire aimer à l’ancienne syndique de Villeneuve et préfète, Patricia Dominique Lachat. Elle était récalcitrante, mais elle en a redemandé.» Mais le clou de la journée, c’est le fameux bouilli de Highland. «On n’en prépare pas moins de 80 kilos. Ça mijote longtemps avant l’arrivée des invités. Et à la fin du repas, du bouilli, il n’en reste pas beaucoup!»
