
La Loterie Romande dit offrir un cadre «réglémenté et sécurisé» aux parieurs sportifs par rapport aux milliers de sites de paris illégaux. Elle assure tout entreprendre pour favoriser un jeu raisonnable et prévenir les addictions. Son rôle est toutefois jugé ambigu par certains acteurs de la prévention. Son opposition à la publication des résultats d’une série d’achats-tests pour contrôler la vigilances des gérants sur l’âge des joueurs alimente les rumeurs sur un «double-jeu» jugé dangereux. | LoRo
Si nous l’appellerons Jérémie dans cet article, ce n’est pas parce qu’il ne veut pas témoigner à visage découvert, mais simplement parce qu’il ne veut pas risquer de ternir l’image de son employeur. Au contraire, il ne rechigne jamais à s’exprimer sur son addiction passée aux paris sportifs, surtout en pleine Coupe du monde de football.
Les publicités pour divers opérateurs sont omniprésentes, dans les rues et sur tous les supports numériques, et les pics de parieurs dans les kiosques ou sur les sites, légaux ou non, lors des grandes compétitions, sont documentés (lire ci-contre). «Si je peux aider ne serait-ce qu’une personne à arrêter, j’aurai fait ma part», ajoute ce Veveysan dans la trentaine.
«Tu commences à perdre, et…»
Jérémie sait jusqu’où on est prêt à aller pour assouvir son démon intérieur du jeu, une addiction qui l’a poussé à voler un ancien employeur et l’a amené à faire deux mois de prison préventive, sans parler des conséquences financières et familiales.
«J’étais victime de mobbing au travail et j’avais besoin d’une issue de secours et le meilleur moyen, c’était de jouer. Ce fameux jour de 2019, j’étais à la veille de recevoir mon salaire, mais il y avait ce match sur lequel je voulais miser. Je prends 2’000 balles dans la caisse au travail. Je joue, je gagne, je remets 2’000 francs dans la caisse.»
Mais l’engrenage est amorcé. «Je l’ai refait plusieurs fois. Puis tu commences à perdre, tu creuses le trou et tu reprends de l’argent pour essayer de le combler. Quand je suis allé me dénoncer à la police, j’étais incapable de dire combien j’avais pris.»
L’enquête l’a révélé plus tard: 850’000 francs en onze mois. Jérémie est placé deux mois en préventive, le temps des recherches. Un arrangement est trouvé avec l’employeur. Une avance sur héritage éponge la dette. «J’ai de la chance d’avoir pu compter sur mes parents. Quand je suis sorti de tôle, j’étais dégoûté, j’ai dit: <Plus jamais>. J’ai commencé une thérapie au Centre du jeu excessif (ndlr: au CHUV de Lausanne).»
S’il avoue des rechutes depuis – comme la fois où il a joué son salaire en 24 heures – il ne parie plus du tout depuis deux ans. «Juste les 25 francs du tournoi de poker avec les potes et j’organise des pronos au boulot, mais sans argent.»
Un mal progressif
Jérémie avoue avoir toujours aimé jouer et toujours détester perdre. «Le premier souvenir, ce sont les parties de cartes avec ma grand-maman, qui me laissait gagner tout le temps. Des fois, je me dis que c’est peut-être parti de là… Ma maman enregistrait son loto toutes les semaines, mon frère achetait des billets à gratter, un arrière-grand-père est mort du jeu… Est-ce qu’il y a une partie du problème à trouver dans cet héritage? Possible.»
Le Veveysan est fan de sport, de tous les sports. Alors quand un ami lui dit qu’il peut gagner de l’argent grâce à sa passion, l’adolescent de 16 ans s’inscrit sur un site illégal le jour même et effectue son premier dépôt de 25 francs. «J’ai perdu, mais c’était fun.»
Il a 18-19 ans au moment du premier déclencheur: un gain de 20’000 francs. De l’argent facile, l’illusion du talent de parieur. «Et 20’000 francs avec un petit montant. Mon pote m’a dit: <T’imagines si tu mises gros?> Une autre fois, un site Internet offrait 25 francs pour l’inscription. Une semaine plus tard, j’en avais gagné 10’000, sans un franc supplémentaire.» En parallèle, il achète des billets à gratter, joue au casino, mise toujours plus gros.
Sent-il le glissement vers l’addiction? «Pas au début. L’ironie, c’est que j’étais un monstre économe et je payais toutes mes factures avant de commencer à parier. Le problème quand on est mauvais perdant, c’est qu’on ne peut pas rester sur une défaite, on veut <se refaire>. Le deuxième signal d’alerte que j’aurais dû entendre, c’est quand toutes mes économies y sont passées.»
Sa plus grosse mise? «50’000 francs, sur un match de basket de bas de classement. Je l’ai déposée dans un kiosque, sans être bloqué. La mise maximale est de 500 francs, mais j’ai repassé le même QR code cent fois, le kiosquier ne disait rien. Le lendemain, j’ai pu retirer les 93’000 francs que j’avais gagnés sans qu’on me pose de questions.»
Jérémie mise sur tout et n’importe quoi: 500 francs sur un match de criquet au Bangladesh (un sport auquel il ne connaît rien), 100 francs sur l’élection de Donald Trump contre Hillary Clinton en 2016, qui lui en rapporte 700, etc. «Vous vous grisez! À une période, j’étais devenu une attraction à la poste, quand j’alignais les tickets pendant 10-15 minutes pour encaisser.»
Un système à revoir?
Jérémie en a conscience aujourd’hui, il alimentait un système qu’il dit sciemment cadré par des garde-fous trop flottants au vu des intérêts financiers à tous les échelons. «J’avais mes 3-4 points de vente habituels, pour répartir les mises et éviter de me faire choper. Un des kiosquiers était prêt à revenir en dehors des horaires pour moi, pour sa commission. Il me disait: <C’est toi qui me fais vivre, mec!> Et jamais on m’a demandé une pièce d’identité, jamais je n’ai été inquiété.»
En veut-il à son ami qui lui a mis le pied à l’étrier? Aux kiosquiers? Au «système»? «La grosse part du problème vient de moi, je le sais. Sans cet ami, je pense que j’aurais vrillé quand même. Si j’en veux à deux personnes, c’est à l’ancien chef qui me mobbait et le directeur de la Loterie Romande qui a dit grosso modo dans une émission que les addicts étaient les principaux responsables de leur état, et qu’eux faisaient tout juste en matière de prévention. Tout aurait dû être fait pour m’arrêter bien avant.» D’où, insiste-t-il, l’importance de témoigner.
Se sent-il définitivement sorti d’affaire? «Oui, même si on garde toujours une peur de retomber dedans.» Mais elle est son principal garde-fou.
Selon le Groupement romand d’étude des addictions (GREA), il est impossible de chiffrer le nombre de parieurs «problématiques», «mais plusieurs indices laissent penser qu’il est en augmentation, notamment lors d’événements comme la Coupe du monde», selon Maxime Mellina, co-secrétaire général. Personne ne conteste les pics durant les événements comme la Coupe du monde. Pas même par la Loterie Romande (LoRo), qui exerce de droit un monopole sur les jeux de hasard et reverse l’intégralité de ses bénéfices à des fondations et associations d’utilité publique, mais dont le rôle est parfois jugé ambigu, incitatif et préventif à la fois. Maxime Mellina se réfère à une étude menée en 2022 sur «l’exposition à la publicité en ligne pour les paris sportifs». Celle-ci montre des failles plus ou moins tolérées dans la prévention contre le jeu addictif et les contrôles des parieurs, induites par une forme de «conflits d’intérêts». Les kiosques et bistrots, l’une des grosses portes d’entrée avec 2’350 points de vente, n’offriraient pas toutes les garanties, pris en étau entre leur chiffre d’affaires et leur rôle de contrôleurs. Des achats-tests par des mineurs sur le marché des paris sportifs, réalisés récemment par l’Autorité intercantonale de surveillance des jeux d’argent, le montreraient. «Le problème: deux sociétés de loterie concernées, dont la LoRo, s’opposent à la divulgation des résultats», reprend Maxime Mellina. En juin, une interpellation de la gauche au Grand Conseil vaudois s’en offusquait et dénonçait «une contradiction»: un organe étatique désirant rendre publics des résultats de contrôles et un exploitant gouverné par l’État s’y opposant juridiquement. «Nous n’avons aucun intérêt à voir des personnes développer une addiction, notre mission est d’assurer que le jeu reste un loisir, assure Jean-Luc Moner-Banet, directeur général de la LoRo. Notre but est d’offrir aux joueurs romands une alternative légale, sûre et responsable qui protège les joueurs.» Il ajoute que les mesures imposées par la loi sont «très strictes». Entre autres: interdiction de jeu aux mineurs, identification des comportements à risque, limites de pertes, contrôles des âges pour «toute personne paraissant avoir moins de 25 ans». La LoRo dit en outre diffuser de nombreux messages de prévention et aiguiller les personnes à risque vers la ligne gratuite «sos-jeu» (0800 040 080). Que répond-elle aux critiques sur les «montants de bienvenue» offerts aux nouveaux joueurs? «Des montants toujours très raisonnables», «quelques dizaines de francs, versus des milliers de francs pour les innombrables opérateurs illégaux».
