
Chez elle, Jeanne Gollut a plusieurs instruments. Mais son préféré demeure sa première flûte venue de Roumanie. | N. Desarzens
C’est bon, elle peut souffler un instant. Ses deux filles sont à l’école et à la crèche et Jeanne Gollut peut nous recevoir chez elle. Une petite parenthèse, avant de devoir filer au Conservatoire Montreux-Vevey-Riviera pour y recevoir des élèves durant la pause de midi. «C’est une sacrée logistique, mais heureusement tout est à portée de pas.»
Jonglant avec un quotidien de maman, d’enseignante et de concertiste, ses journées relèvent parfois d’une course d’obstacles. «En tant qu’indépendante, je suis sur tous les fronts! C’est parfois frustrant, car il me manque du temps pour la création musicale.»
Mais c’est oublier que la flûtiste excelle aussi dans la discipline, elle qui a longtemps hésité à devenir cavalière professionnelle. Une passion avec laquelle elle souhaite d’ailleurs renouer, maintenant que ses filles sont un peu plus autonomes.
Le sport et la musique ont forgé son caractère. Non seulement Jeanne Gollut ne renâcle pas devant l’adversité, mais elle déjoue les entraves avec grâce. Née avec une main en moins, cette réalité l’a forcée à trouver des alternatives. «Cela m’a permis de développer ma volonté.»
L’arrivée de ses enfants est venue chambouler un «tempo» déjà rapide, mais maîtrisé. «La maternité m’a permis de gagner en efficacité et de moins me perdre en tergiversations. J’ai davantage de plaisir lorsque je peux me produire sur scène, car je réalise que c’est une chance.»
«C’est parfois un équilibre précaire, mais je peux heureusement compter sur le soutien de mon compagnon, qui est informaticien. Un métier bien plus carré!» Si leurs professions respectives semblent être aux antipodes, c’est tout de même la musique qui les a réunis. «Notre premier vrai rendez-vous, c’était il y a plus de dix ans à La Scala de Milan!»
Un exemple de détermination
Avec une mère rythmicienne et un père violoncelliste amateur, la musique fait partie de sa vie depuis toujours. Enfant, elle a voulu faire du piano, comme sa maman. Ses parents l’ont emmenée découvrir d’autres instruments, plus appropriés à sa morphologie.
«Ils n’ont jamais limité mes activités, bien que je n’aie qu’une seule main», souligne-t-elle. Jeanne Gollut se souvient d’ailleurs de son enfance comme d’une période heureuse, entourée de bienveillance et exemptée de moqueries. «Je ne me considère pas comme handicapée, car je peux tout faire, à ma manière. Je vois ce handicap comme une chance, car cela m’a forcée à trouver des solutions.» Elle teste alors la trompette, mais flashe très vite sur la flûte de Pan. «Ma maman a alors contacté Marcel Cellier, qui revenait de Roumanie. Avec son fils Alexandre, c’était une des rares personnes à connaître cet instrument.»
«Déjà petite, elle embrassait la flûte de Pan avec une grâce et un charme naturels», se souvient Alexandre Cellier. Alors que Jeanne Gollut avait 8 ans, ce dernier est devenu son premier professeur. Une complicité toujours d’actualité.
Réunis par les musiques tziganes et des compositions d’Alexandre Cellier, les deux artistes se sont produits ensemble à de nombreuses reprises au fil des ans. «On reconnaît son jeu à la délicatesse de son phrasé, détaille le multi-instrumentiste vaudois. Elle a donné une personnalité à son instrument.»
Jeanne Gollut a persévéré et a suivi un cursus professionnel au Conservatoire de Lausanne, avec Michel Tirabosco comme enseignant. Seul autre flûtiste de Pan professionnel en Suisse romande et lui aussi porteur de handicap, il lui a généreusement transmis son art. «Je suis très fier de son parcours, poursuit Alexandre Cellier. Comme Michel Tirabosco, elle fait fi de son handicap. Ce sont deux magnifiques exemples de résilience et de transcendance.»
Ambassadrice musicale
Hors des cases, la Vaudoise a toute la liberté d’arranger des concertos classiques et de créer ses propres ensembles plus contemporains. «Dans un même concert, je peux aussi bien jouer une adaptation d’une sonatine pour violon et piano d’Antonín Dvořák qu’un tango d’Astor Piazzolla. J’aime montrer l’amplitude qui émane de ces simples tubes de bambou, en explorant un vaste champ musical.»
Audacieuse donc. Une qualité qui la décide à frapper à la porte de la Confrérie des Vignerons en 2017, alors que les prémices d’une certaine Fête commencent à frémir dans la Ville d’Images. Habituée à jouer dans des formations de musique de chambre, elle se retrouve projetée dans l’arène. Incarnant un papillon, elle est l’une des six solistes de la Fête. «Aligner une vingtaine de spectacles à la suite, c’était complètement inédit pour la musicienne que je suis!»
Une expérience hors normes qui a mis cet instrument à vent singulier à l’honneur. «Le public a pu découvrir et apprécier une autre vision de la flûte de Pan. Il y a d’ailleurs eu beaucoup d’inscriptions à mes cours à la suite de ces spectacles.» Existant depuis la nuit des temps, la flûte de Pan souffre de certains stéréotypes et d’une méconnaissance.
Loin de la veine folklorique qu’on peut attribuer à sa sœur andine, la flûte de Pan de la Veveysanne provient de Roumanie. Une différence notable, puisque celle-ci permet une technique plus poussée et une autre virtuosité. Déterminée à la faire connaître et à la valoriser, Jeanne Gollut œuvre à l’intégrer dans le «grand répertoire», tout en explorant sa richesse sonore avec des pièces contemporaines.
«C’est ça, la vie, résume son premier enseignant Alexandre Cellier. Transmettre une passion et passer le flambeau.» Si les filles de Jeanne Gollut ont aujourd’hui 4 et 6 ans, est-ce le moment de se trouver une passion comme leur maman? «Pour l’instant, elles vivent pleinement leur enfance et explorent un maximum d’activités. Mais bien sûr, j’espère qu’elles se découvriront une passion, c’est une si belle motivation dans la vie!»
Concert du 5 décembre à 20h30, LaFabrik, Vevey («Concert illustré, Les Voyageuses»: flûte de Pan, piano et pinceaux)
Née en 1982 à Lausanne, Jeanne Gollut a vécu son enfance au Mont‑Pèlerin (VD).
Elle a joué ses premières notes de flûte de Pan en 1990, avec Alexandre Cellier, et c’est le coup de foudre pour l’instrument. Le Conservatoire de Montreux-Vevey-Riviera l’a engagée comme professeure en 2000, ce qui l’a motivée à poursuivre des études professionnelles.
En 2006, elle obtient un diplôme d’enseignement de flûte de Pan, ainsi qu’un diplôme d’enseignement pour le degré secondaire. Elle termine en 2009 avec un diplôme de virtuosité et devient enseignante de musique à La Tour-de-Peilz dans les écoles.
Elle s’est installée à Vevey en 2016 et a décidé de quitter le milieu scolaire pour se consacrer uniquement à son instrument.
Naissance de sa première fille en 2018.
Elle est l’une des solistes de La Fête des Vignerons en 2019.
Sa deuxième fille voit le jour en 2020.
Création de l’Association «Les Amis de Jeanne Gollut» en 2023 pour la soutenir dans ses activités.
