La bataille autour du «Lido» est lancée

Laurent Thurnheer, porte-parole des locataires (à g.) et Julien Brunschwig, patron du magasin, sont prêts à faire preuve de ténacité face au promoteur valaisan.  | R. Brousoz

Vevey
L’emblématique bâtiment a été racheté par Christian Constantin, qui veut y loger son personnel. Priés de s’en aller, les locataires entendent résister.

«On s’attendait à subir des travaux, et non pas à recevoir une résiliation de notre bail!», s’exclame Laurent Thurnheer. Comme bon nombre de ses voisins, ce locataire de l’immeuble «Le Lido» – bâtiment emblématique du cœur de Vevey – est encore un peu sonné. Le 17 mars dernier, il recevait un courrier de la régie Bernard Nicod lui indiquant qu’il fallait quitter son appartement d’ici au 31 juillet prochain.

Raison invoquée? Le propriétaire du bâtiment, qui n’est autre que Christian Constantin, entend y effectuer des travaux de rénovation «d’au moins cinq mois». Après quoi, ces murs doivent permettre d’héberger les employés des «Terrasses de Lavaux», le complexe hôtelier que le promoteur valaisan a édifié à Puidoux (en lieu et place de l’ancien Signal de Chexbres).

«J’habite dans mon appartement trois pièces depuis 10 ans», explique Laurent Thurnheer, qui se fait porte-parole des locataires. Avec quatre autres habitants, le Veveysan était entendu la semaine dernière par la commission de conciliation des baux. «Nous refusons de quitter notre logement, et nous sommes prêts à nous battre.»

Plusieurs points les irritent. À commencer par la chronologie. Selon eux, Christian Constantin veut vider une quinzaine de logements alors qu’il n’aurait encore aucun permis de construire. «Le projet n’a même pas été déposé!» Autre incohérence à leurs yeux: au moins cinq appartements seraient vides depuis plus de deux ans. «Aucune proposition de relogement ne nous a été faite, il veut sans doute que tout le monde parte.»

Flou autour du magasin

À la tête du «Lido», magasin centenaire qui s’étend sur une surface de 700 m² au pied de l’immeuble, Julien Brunschwig est lui aussi locataire de Christian Constantin depuis que le Valaisan a racheté l’immeuble au Groupe Mutuel, il y a un peu plus de deux ans.

«En arrivant, il n’a pas renouvelé mon bail, et depuis je me bats pour rester», explique-t-il, précisant qu’au départ son magasin devait être «morcelé en une quarantaine de studios», avant que le Canton ne s’en mêle (voir encadré ci-dessus). «Aujourd’hui, c’est le flou, on attend une proposition du propriétaire.»

Très émotionnel, le dossier déborde sur le terrain politique. Au Conseil communal, l’élue PLR Claire Mollet déposera ce jeudi 11 juin une interpellation demandant à la Municipalité de «tout mettre en œuvre pour permettre le maintien du [magasin] Lido à Vevey». De son côté, la députée Joëlle Minacci (Ensemble à Gauche) est intervenue au Grand Conseil. «La rénovation d’un bâtiment historique justifie-t-elle une résiliation générale des baux?», s’interroge-t-elle.

Dossier à redéposer

«Je ne fais pas de promotion immobilière, réagit Christian Constantin. C’est un immeuble de travail. J’en ai besoin pour loger le personnel de mon hôtel, qui devrait ouvrir d’ici à la fin de l’année.» Une nécessité qui justifie selon lui le départ des locataires.

Face aux remarques concernant la chronologie, le Valaisan rétorque que «le dossier a été déposé à la Commune». «La mise à l’enquête est imminente», affirme-t-il. Une assertion que conteste la police des constructions de la Ville. «La mise à l’enquête est loin d’être imminente», indique-t-elle. Si un premier dossier a été déposé en juin 2025, il était «non-recevable». S’agissant d’un bâtiment en cours de classement, il manquait un préavis positif du Canton. Après discussions visant à «faire évoluer le projet», ce dernier s’est prononcé favorablement fin avril. «Une demande formelle de permis de construire doit encore être déposée», fait savoir la Commune.

Quant aux voix qui lui reprochent des «méthodes agressives», le promoteur réfute. «J’ai même proposé à une locataire de se reloger dans un appartement plus petit de ce même bâtiment, elle n’en a pas voulu.»

Questionné enfin sur le destin du magasin, il répond: «Je n’ai pas la volonté de l’écarter, si je peux travailler dans les étages.»

« Notre intervention a permis d’éviter une quasi-destruction du bâtiment »

«Le projet initial du propriétaire consistait à démolir l’intégralité des espaces intérieurs de l’immeuble et à supprimer le magasin pour créer de nombreux studios», retrace Thibault Repond, conservateur à la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP). Pour empêcher ce dessein, décision a été prise d’activer une procédure de classement aux monuments historiques. Inscrit en note 2, Le Lido est désormais sous la protection du Canton. «Seule une partie limitée des petits appartements sera modifiée, bien modestement, et les combles actuellement inoccupés seront aménagés.» «Au début, je voulais faire plus de petits logements», confirme Christian Constantin. Une réduction de voilure qui, dit-il, le contraindra à proposer de la colocation à ses employés dans les grands appartements du Lido désormais «intouchables», et à chercher d’autres solutions de logement ailleurs.

GALERIE