
Avec son nouveau livre paru aux Éditions de la Thièle, Daniel Reymond retrace les années 1990. | N. Desarzens
«Entre le Vieux-Mazel, la Plage et le New Club, c’était la tournée des discothèques. Pour vivre sa jeunesse, il y avait de quoi faire dans la région! C’était une époque extraordinaire pour faire la fête et voir ses amis.» Marie-Claude réalise la chance d’avoir vécu ces belles années, et dit n’avoir pas senti les effets de la crise économique qui s’abattait alors de plein fouet sur Vevey.
Car il faut dire que les années 1990 ont aussi été le théâtre d’un engouement culturel et artistique incroyable, comme en contrepoint de la crise économique et du chômage de cette décennie noire. Le Toit du Monde, l’Atelier 31, les Temps Modernes ou le squat de Maria-Belgia: tous ces lieux ont forgé l’identité culturelle de Vevey, jusqu’à aujourd’hui.
Sur plus de 220 pages, Daniel Reymond égraine l’émergence de ces centres culturels d’un genre nouveau, les enjeux et les anecdotes de leur histoire.
Consigner l’histoire locale
Pour l’écriture de «Vevey alternatif – Mouvances culturelles et festives des années 1990», cet historien à la retraite a heureusement pu compter sur le témoignage de nombreux acteurs de cette période.
À la base de ce nouvel ouvrage, après la parution en 2020 de «Vevey 1860-1914, une belle époque?», il y a eu l’envie de retracer l’histoire du
GranCaldo. Une idée qui lui a été soufflée par son fils Sylvain, l’un des fondateurs de cette association qui allait alors fêter ses 30 ans d’existence. «En me plongeant dans le contexte et les prémices ayant favorisé l’émergence du GranCaldo, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas uniquement une ou deux associations durant les années 1990, mais plutôt une trentaine! Il y avait une grande circulation et une solidarité entre ces différents lieux et collectifs.»
Il commence par lancer un appel à contribution il y a quatre ans, afin de reconstituer le contexte de ce dynamisme socioculturel. «En plus des quelques archives, j’ai surtout interrogé plus d’une quarantaine de Veveysans, acteurs directs de l’Histoire.»
Terreau fertile
Une dynamique qui surprend, au vu de la crise qui secoue alors le paysage conjoncturel de la ville. Car en quelques mois, c’est la dégringolade. Un contexte rappelé en début d’ouvrage: «Trois pièces maîtresses de l’industrie veveysanne connaissent une déconfiture spectaculaire: les Ateliers de constructions mécaniques, l’industrie de tabac Rinsoz & Ormond et la Société romande d’électricité.» Et l’historien Daniel Reymond de poursuivre sur ce choc brutal: «Mais le pire est à venir: 1’000 chômeurs en 1994, 3’000 pour l’ensemble du district […] 13% des employés sont au chômage, c’est le taux le plus élevé de Suisse.»
L’effet collatéral de ces années de crise, c’est la libération de quantité de locaux. Une aubaine pour les jeunes, qui se sont engouffrés dans ces espaces inusités. Un mouvement accompagné par des autorités enclines à soutenir la jeunesse. «Après les années 1960-70, les jeunes en avaient marre du matérialisme et du fric. Les relations humaines primaient, ce qui peut expliquer l’éclosion de nombreuses associations et collectifs», analyse Daniel Reymond.
Mais cette effervescence est stoppée net au tournant des années 2000. «Deux facteurs expliquent ce revirement, détaille l’historien. À la fois le changement de syndic, qui disait vouloir nettoyer Vevey, et l’absence de relève dans la jeunesse pour maintenir ces structures.»
Avec un penchant pour l’histoire contemporaine, ce retraité boéland dit aussi la nécessité de connaître les origines, afin de comprendre dans quel monde on vit. «Avec de telles racines, la jeunesse de Vevey a de quoi être fière et encouragée dans ses envies futures.»
Rares survivants
Sur la trentaine d’initiatives ayant fleuri durant cette décennie, seules quelques-unes ont traversé les années jusqu’à aujourd’hui: Animai – autrefois désignée sous le terme «Animation de mai», le Théâtre-Ensemble Chantier Interdit, le Rocking Chair et La Valsainte. «Ce qui est frappant, c’est de réaliser que des initiatives collectives démarraient sur pas grand-chose, poursuit Daniel Reymond. Un ancien refuge de la SPA est ainsi devenu le Rocking Chair.» À noter que la salle de concert a aussi bénéficié de soutiens de la Commune, ayant permis sa sauvegarde.
Quant à l’Association du quartier de la Valsainte, si les lieux existent toujours aujourd’hui, c’est grâce à la mobilisation de ses résidents qui se sont battus pour empêcher la destruction de leur foyer. «À la lecture de cette décennie, on réalise qu’à l’échelle d’individus, on peut durablement impacter notre environnement, enchaîne l’auteur. C’est très encourageant!»
L’historien Daniel Reymond sera à la librairie La Fontaine ce vendredi 16 mai, dès 17h, pour une séance de dédicaces.
