
Véritable encyclopédie mélomane, Fred Fatio n’a de cesse de partager sa connaissance pointue avec un enthousiasme contagieux. | N. Desarzens
Alors que les basses font vibrer la Coupole sous les 12 coups de minuit, le chant de plantes envoûte une audience attentive, confinée dans une petite salle feutrée un étage plus bas. Une mélodie végétale, enregistrée sur l’album Racine de Renaud Ruhlmann, qui contraste avec l’ambiance survoltée, survolée quelques secondes auparavant.
«Si la fête bat son plein le samedi soir, ici le rythme ne va pas dépasser les 60 bpm. Cela va permettre de créer une bulle hors du temps», précise Fred Fatio. Si le rythme est planant, le volume, lui, est à coin, afin de favoriser une immersion totale.
Bienvenue dans l’univers magique de la Bibliothèque. Un espace sur lequel on peut tomber par hasard, «dans l’espoir de trouver les toilettes», ou par curiosité intentionnelle. Car ce cocon est propice à la découverte d’une sélection exceptionnelle de vinyles (plus de 2’000) et de livres (plus de 1’000) sur le jazz et les musiques actuelles.
S’il aime dire qu’il fait désormais partie des meubles, Fred Fatio incarne l’esprit des lieux. Attrapé quelques heures avant sa deuxième session d’écoute de cette 60e édition du festival, cet Aiglon d’adoption retrace 46 années de partage et de transmission endiablée.
Des échappées au gré des sillons
Durant le festival, ce technicien audio et réalisateur à la RTS devient Daddy Fred passé minuit. Programmateur-animateur musical hors pair, il est mû par un amour profond de la musique et des vinyles.
Entouré d’un «matos de dingue», il égrène ainsi les pépites, en passant par le blues, le ska, le rock ou la soul, sans oublier le jazz, bien évidemment. Des albums rangés soigneusement par catégories, et par genre musical. «Au début, tout est bien ordré, mais au fil de la quinzaine, c’est un peu plus rock’n’roll!» Toujours actif derrière les platines – notamment aux Jumeaux Jazz Club de Lausanne, le DJ prend sa mission de transmission très à cœur. Et chaque soir, il propose un voyage musical. Son but? Raconter une histoire.
Parmi les milliers de souvenirs, il se remémore notamment la venue «d’un jeune couple de hippies» en 2025, qui voulait absolument écouter des sons «de hippies». Fred Fatio décide alors de leur faire découvrir l’histoire de Melody Nelson, album de Serge Gainsbourg paru en 1971. «À la fin de la deuxième face, les jeunes étaient en larmes. C’était un moment magnifique.»
Ou encore ce mardi, où la soirée s’annonçait calme. Jusqu’au moment où 30 membres du staff ont déboulé à 1h55, soit 5 minutes avant la fin officielle de la session. «Ils m’ont demandé de leur passer <un petit truc>. Tout à coup, c’était 5h du matin.» Mais Daddy Fred préfère préciser d’emblée: «Cet espace n’est pas un énième dancefloor. C’est une salle d’écoute et de partage, ouverte à tout le monde.»
Se réunir autour de la musique
Entourant de part et d’autre la platine et les enceintes, il y a donc une immense collection de vinyles, spécialement conçue pour le Montreux Jazz Festival, le fruit d’une sélection fine, tirée de ses collections personnelles – qui comptabilise environ 10’000 vinyles – et de son ami Jean-Luc Cressier, qui lui dénombre plus de «20’000 galettes».
«J’ai acheté mon premier disque quand j’avais 10 ans. Cela fait maintenant 52 années consécutives que j’achète des albums! Cette collection, c’est le résultat d’une vie», glisse Fred Fatio, juste avant d’apposer le diamant sur la surface de «Zagate», dernier album de l’artiste franco-algérienne Souad Massi. Une de ses dernières découvertes, qui nous a coupé la chique.
Des nouveautés aux concerts enregistrés durant le Montreux Jazz Festival, la Bibliothèque se veut être un point de rencontres et d’échanges. Au programme: des présentations de livres et d’albums, des conférences, et des sessions d’écoute. Un instant presque intemporel qui nous plonge dans une histoire atemporelle.
www.montreuxjazzfestival.com/fr/festival/les-scenes/la-bibliotheque/Montreux
La Bibliothèque ouvre ses portes gratuitement tous les jours dès 17h pour des rencontres, discussions et sessions d’écoute. Celles de Daddy Fred démarrent aux alentours de minuit pour se terminer vers 2h du matin, au minimum.
