
William Bütikofer ne peut que constater les dégâts et les inscrire dans son carnet. Le déferlement orageux a eu raison de plusieurs arbres à Chessel. | Laurent Montbuleau
Du 29 juin au 1er juillet, le Chablais a subi une succession d’intempéries. Des laves torrentielles ont envahi Le Bouveret et Vouvry, avant que de violents orages de grêle, accompagnés de fortes rafales et de pluies diluviennes, ne ravagent en quelques minutes les cultures de la plaine du Rhône, des Évouettes à Vouvry et de Chessel à Yvorne. Tour d’horizon des dégâts.
«Ça schlaguait tellement fort!»
Âgé de 84 ans, William Bütikofer ne pèse pas ses mots pour qualifier la situation: «Tout est devenu blanc. Je n’avais jamais vu ça…» Depuis 1964, cet agriculteur à Chessel note chaque jour le temps qu’il fait dans un carnet. Mercredi dernier, vers 11h15, n’y échappe pas. «Le ciel est devenu tout noir, puis une colonne blanche est descendue. Les grêlons étaient gros comme des œufs de pigeon. Il y avait vingt centimètres de grêle au sol, raconte-t-il dans son jardin, devant la serre où il s’était réfugié. Et le bruit… ça schlaguait tellement fort!» Le déferlement orageux dure une trentaine de minutes. Une éternité. Lorsque le silence revient, deux de ses arbres sont couchés, les cultures déchiquetées et la plaine ressemble à un paysage d’hiver.
Quelques parcelles plus loin, son fils Christian observe les dégâts. «Le blé et le maïs sont hachés. On estime les pertes entre 50 et 70%. Les grains sont tombés au sol. On ne les récupérera pas…» Comme d’autres, Christian n’est pas assuré. «Les assurances coûtent cher. Pendant dix ans, on paie sans rien avoir, et puis la onzième année, on n’est plus assuré et la grêle tombe», déplore-t-il. Après les dégâts, un même sentiment affleure dans presque tous les témoignages: un mélange de résignation et de résilience.
Une saison peut-être déjà terminée
À Noville, Dany Stettler, 27 ans, traverse ses cultures en silence avant de dresser un constat implacable. «Les salades, c’est 100% poutzé. Elles étaient prêtes, elles sont foutues. Quant aux courgettes, elles sont toutes tapées. Pendant un mois, on n’aura quasiment plus rien à vendre.» Il est assuré, mais les pertes du jour ne devraient être couvertes qu’en partie selon lui. Un voile passe devant son regard: «C’est la vie… Il n’y a pas vraiment de mots…»
Retour à Chessel, où autour d’une table, les discussions tournent toutes autour du même sujet. Les courges, les poireaux, les choux chinois, les serres, et même les panneaux solaires… rien n’a été épargné. «Le maïs est aux soins intensifs, avec un pronostic vital engagé», lance l’un des agriculteurs, sourire en coin. Et un autre d’ajouter: «On va éventuellement devoir mettre les employés en vacances. La saison est peut-être déjà terminée.»
Dans ses vignes aux Évouettes, Marco Grognuz sait qu’il est encore trop tôt pour mesurer précisément les conséquences. «Il y a beaucoup de dégâts. Peut-être 50% de perte, peut-être un peu moins… On ne sait pas encore. Mais il faudra surtout voir les conséquences l’année prochaine.» Le vigneron n’est pas assuré non plus. «Quand on est viticulteur, on a l’habitude de ce genre de choses. Le travail continue. Il faut soigner la vigne et espérer.»
S’adapter en permanence
Non loin de là, au Bouveret, la lave torrentielle a recouvert de boue le dépôt de l’entreprise forestière de Christophe Grept. «Une machine à bois de 60’000 francs est complètement foutue, des pelles hydrauliques ont été ensevelies. Nous avons évacué plus de 250 mètres cubes de gravats», liste ce dernier. La Commune de Port-Valais est rapidement venue prêter main-forte. «Et l’assurance a été assez réactive. Mais nous sommes des entrepreneurs: on s’adapte en permanence.»
Toujours en Chablais valaisan, à Vouvry, les infrastructures de protection ont fait leurs preuves. «Les bassins, décanteurs d’urgence, ont parfaitement fonctionné. Sans eux, les dégâts auraient été dix fois plus importants», explique Nicolas Claret, le chef du Service des eaux. La remise en état devrait coûter environ 30’000 francs à la Commune. «Ce sont des coûts importants, mais cet épisode montre que les mesures mises en place ont été efficaces, poursuit-il. L’investissement s’est révélé pleinement justifié.»
Pour Pierre-Alain Favrod, agriculteur, député et syndic de Noville, cette succession d’événements pose aussi la question de la prévention. «Ce sont des centaines d’heures de travail détruites en quinze minutes. C’est dramatique et tellement rageant! Mais ce sont aussi les risques du métier.» Et pour ce qui est des contrats d’assurance, le choix de soussigner ou non reste individuel selon lui. «La Commune ne va pas imposer aux jeunes de le faire, ni les aider dans ce sens-là», prévient-il.
Dans la plaine du Rhône, au lendemain de cette semaine noire, il reste surtout un même sentiment chez la plupart des personnes touchées: face à une météo de plus en plus erratique et extrême, l’expérience ne suffit plus.
