Le jour où «le vol le plus long» partit de Noville

Peu avant le départ, Armand Dufaux est nerveux. Avec son frère Henri, il joue gros lors de ce vol du 28 août 1910.  | DR

Pionniers de l’aviation
Le 28 août 1910, Armand Dufaux établit un record mondial en survolant le Léman dans le sens de la longueur. Quelques pages de deux magnifiques ouvrages consacrés à la famille d’industriels en livrent le récit.

Au fil des clichés noir-blanc, on sentirait presque la fraîcheur de la brume matinale de ce 28 août 1910. Il fait encore nuit dans la plaine du Rhône et les derniers réglages sur le biplan Dufaux s’opèrent à la lumière de lanternes. Il faut en effet partir au lever du soleil pour éviter des courants qui contrecarreraient l’ascension de l’avion et la tentative de record d’Armand Dufaux: traverser le Léman dans sa longueur, de Noville à Collonge-Bellerive, aux portes de Genève.

Comme le raconte Daniel Charles dans sa somme «Le siècle des Dufaux» (lire ci-contre), le pilote y parviendra et touchera les 5’000 francs de récompense du Prix Perrot-Duval, ainsi que la coupe qui va avec. Le nouveau record mondial de distance de vol au-dessus de l’eau, réalisé en un peu plus de 56 minutes, fut l’un des premiers hauts faits de deux pionniers de l’aviation civile: Armand Dufaux (1883-1941) et son aîné Henri (1879-1980), patrons des usines de motos «Motosacoche».

Des frères inséparables

Mais avant de laisser la parole à Armand pour conter son exploit au-dessus du lac, rembobinons encore de quelques années.

Dans ses livres, Daniel Charles, architecte naval belge, passionné de navigation et journaliste spécialisé (il a notamment écrit pour Le Figaro), se plaît à raconter ce qui débuta «comme un jeu d’adolescents». «Armand et Henri se passionnèrent de mécanique lorsque leur grand-père leur offrit l’une des rares voitures en circulation à Genève», explique le résident français, rencontré lors de l’un de ses passages réguliers à Villeneuve, chez son épouse. «Leur idée s’oriente vite vers le vol et ils y consacrent les revenus de Motosacoche. Ils réalisent les premiers essais au plus tard en 1902, sans doute en 1901.»

Les deux frères sont inséparables, vivent même ensemble. «On disait d’Armand qu’il était le génie mécanique, reprend Daniel Charles, mais il fallait toujours qu’Henri soit dans les parages pour que ça marche.» Au fil des victoires et des crashs mémorables, le moteur et l’engin s’améliorent, jusqu’au premier vrai prototype pouvant transporter quelqu’un, en 1909.

Craintes et espoirs

L’année suivante, voici donc les deux frères à Noville, au lieu-dit La Praille. Ils sont pleins d’espoir, malgré une panne de moteur quelques jours plus tôt et «des nuages menaçants», selon le récit que fit Armand dans la presse. Sans parler du terrain marécageux qui fait craindre le pire pour le décollage. Les deux frères jouent gros: l’aventure a mis leurs finances à sec.

Pour amener l’avion la veille, «de longs chariots sur lesquels était fixé l’appareil démonté en plusieurs parties» ont été remorqués par une «auto bruyante» qui «provoquait l’étonnement des habitants des villages que nous traversions».

Dans son récit, Armand ne cache pas sa crispation du moment. «Le moteur pouvait-il tenir jusqu’au bout? Il devait, en effet, tourner au moins 1h et jusqu’à ce moment, nous n’avions jamais pu voler plus de vingt minutes.»

Un amerrissage d’urgence ne peut donc être exclu. Raison pour laquelle les Dufaux ont écumé les charcuteries de Genève «pour trouver les trente-cinq vessies de porc que l’on a coincées dans la carlingue et gonflées». Des sympathisants en bateau sont en outre dispersés le long du parcours pour intervenir, cas échéant.

Après quelques heures de sommeil à l’Hôtel de l’Aiglon, au Bouveret, Armand retrouve son avion, resté sous la surveillance des mécaniciens. Dans le jour naissant, il s’équipe «de son casque de cuir et d’une ceinture de sauvetage en kapok», et s’installe dans son siège. «Je regarde mon frère qui me fait signe que je peux partir. Je lève le bras. On lâche l’appareil et je mets les gaz.»

Débuts compliqués

Armand Dufaux roule le plus vite possible et, après 40 mètres, s’envole, sans s’être embourbé comme redouté.

Pas même le temps de se réjouir de la vue que le pilote décolle de son siège, son appareil happé par un trou d’air. Pour ne rien arranger, «le courant d’air de l’hélice vient d’arracher la plaque protectrice de celluloïd et je reçois maintenant en plein visage le vent, les gaz d’échappement et toute l’huile du moteur». L’émotion passée, il parvient tout de même, entre deux giclées, à réaliser que «le spectacle est splendide».

La suite du voyage est moins tourmentée. Bientôt, «Genève est en vue», mais «l’appareil baisse de plus en plus». Le spectre de l’échec pointe à nouveau: «Je vais peut-être échouer lamentablement dans le lac, car pour remplir les conditions du prix, il faut me poser sur la rive.»

Quelques minutes plus tard, l’avion touche terre sans mal au lieu convenu. «Je descends de mon appareil inondé d’huile de ricin et les yeux un peu cuits, mais heureux d’avoir gagné le prix et réussi pour la première fois la traversée du lac de Genève.»

La «splendide ovation» est toute pour lui. Place aux honneurs et à la fierté personnelle: «Il aura fallu huit ans pour en arriver là. Huit ans d’essais et d’erreurs, d’échecs, de risques d’accidents.»

512 pages et une expo

Deux tomes et un élégant coffret: «Le siècle des Dufaux» est un beau bébé de six kilos! Il a fallu ça à son auteur, l’architecte naval et journaliste Daniel Charles, pour raconter cette saga familiale à succès. La dynastie d’industriels fit sa renommée grâce à ses cyclomoteurs Motosacoche. Elle grandit encore en poursuivant dans le domaine du plus léger que l’air, avec un prototype de cerf-volant motorisé, d’hélicoptère, puis d’avion.

L’histoire des Dufaux a déjà fait l’objet de plusieurs ouvrages, mais Daniel Charles dit avoir privilégié «une approche nouvelle». «J’ai décortiqué les bonshommes pour mieux comprendre leurs inventions», explique le Belge de 76 ans, dont l’épouse, conseillère et relectrice Marie Rampazzo, vit à Villeneuve. Il aura fallu quatre ans et demi de travail à son auteur et des recherches en Suisse, France, Italie, Argentine et Inde pour aboutir au résultat final, 512 pages et près d’un millier d’illustrations, édité et distribué par la Fondation genevoise de sauvegarde du patrimoine motorisé Mais-Je-Vais-Piquer 1909 (MJVP 1909). D’où le prix de cet objet de collection tiré à 500 exemplaires (300 en français, 200 en allemand): 320 francs.

Une exposition en cours prolonge ce travail jusqu’au 9 novembre dans les locaux de la galerie de la fondation, à Collonge-Bellerive. L’adresse ne s’invente pas: «71, Armand Dufaux». On y découvre des impressions géantes de pages du livre, des motocycles, des moteurs, une hélice d’avion, des objets personnels, des plans, des dessins, etc. «Nous avons même retrouvé la coupe remportée après le vol sur le Léman, dans une cave», ajoute Daniel Charles.

www.fondation-mjvp1909.ch/livre-dufaux

«Le siècle des Dufaux» peut être commandé sur le site de la Fondation MJVP1909, au Musée des transports de Lucerne (qui a commandé la version en allemand) ou auprès de la Swiss historic vehicle federation.

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